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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/437

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afin de conjurer le danger. La statue jeta sa couronne d’or bien loin dans la mer ; les flots respectueux s’écartèrent en frémissant devant cet objet sacré, et dans leur retraite précipitée engloutirent les embarcations des pirates ; c’est ainsi que la ville fut sauvée. Depuis la Vierge est tenue tous les ans de donner une répétition de son miracle, et les Rio-Hachères, comme jadis nos ancêtres assistant à la représentation de quelque mystère, se passionnent à la vue du prodige qu’ils font eux-mêmes. Quant au martyre qu’ils infligent au traître Judas, on ne peut s’en étonner dans un pays où les Juifs ont entre les mains la plus grande partie du commerce, où le taux de l’intérêt s’élève de 2 à 4 pour 100 par mois. Ces pratiques soi-disant religieuses, qui au fond n’indiquent autre chose qu’une poésie grossière et un grand amour du clinquant et du bruit, sont à peu près tout ce qui reste de l’antique foi parmi les populations mélangées des côtes néo-grenadines. Sur les hauts plateaux de l’intérieur et dans la république de l’Equateur, où les descendans des aborigènes forment encore la masse du peuple, la superstition est bien plus vivace ; elle a quelque chose d’austère et d’immuable. En se mélangeant, le fanatisme de l’Espagnol et la docilité de l’Indien ont disposé les esprits à la crédulité la plus absolue. Il est certaines provinces où les prêtres exercent encore une telle influence que les paroissiens paient volontairement la dîme malgré l’abolition officielle de cet impôt ; l’appel direct fait à l’intérêt pécuniaire des fidèles par le législateur n’a pas suffi pour les ébranler dans leur aveugle soumission.

Dans les districts de la côte, l’abolition des dîmes et la séparation complète de l’église et de l’état n’ont pas peu contribué à calmer le zèle des fidèles et à rendre les prêtres impopulaires. En effet, ceux-ci se sont crus obligés d’augmenter le tarif du casuel, de s’approprier les vases sacrés, d’instituer des collectes en leur faveur. Alors les paroissiens ont commencé à s’apercevoir de la grossière ignorance de leurs prêtres, et les histoires scandaleuses ont été colportées avec plus de gusto que jamais. Ici l’on s’est étonné que le prêtre demandât de l’argent pour parier aux combats de coqs ; ailleurs on lui a demandé pourquoi il ne choisissait les enfans de chœur que dans sa propre famille ; les récriminations ont parfois dégénéré en émeutes, et dans plusieurs localités de la province de Rio-Hacha on est allé jusqu’à raser les églises. À Camarones, village de plus de 1,200 habitans, on n’a pas célébré un seul service religieux depuis dix ans.

À Rio-Hacha, les choses n’en sont pas encore venues à ce point, grâce peut-être à la vanité des citadins, flattés de posséder une si magnifique église ; mais celle-ci devient de plus en plus déserte et