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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/431

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le pays, plongent gauchement, tandis que des bandes de tangatangas voletant autour des oiseaux massifs, ou même se perchant sur leurs dos, attendent patiemment qu’ils aient saisi une proie pour la leur ravir. Le soir, des volées triangulaires d’oiseaux pêcheurs, semblables aux bataillons d’une armée, se dirigent vers les marais situés à l’ouest, au pied de la Sierra-Nevada ; le matin, elles reviennent dans le même ordre, sans jamais rien changer à la régularité de leurs voyages diurnes. Souvent on voit dans l’eau apparaître le requin, à la poursuite de dorades ou d’autres poissons ; mais les baigneurs n’en sont pas effarouchés et n’en continuent pas moins leurs ébats. « Regaleme Vmd una peseta et durei una patada al tiburon, » (donnez-moi dix sous, et je donnerai un coup de pied au requin). Ils nagent jusqu’auprès de l’animal, se glissent sous son ventre et lui appliquent un coup de pied : le monstre s’enfuit avec toute la rapidité de ses nageoires. Les requins de ces parages doivent sans doute la placidité de leur caractère à l’abondance de nourriture qu’ils trouvent le long des côtes. Je n’ai jamais entendu parler que d’un seul accident : un requin, rôdant autour de la jetée, happa un jour par mégarde le pied d’un petit garçon qui s’était couché sur le bord de la plage et que les vagues venaient recouvrir par intervalles. Quant aux terribles requins pantoufliers (tintoreras), on ne les voit jamais dans la rade de Rio-Hacha, dont les eaux ne sont pas sans doute assez profondes pour qu’ils puissent y chasser à leur aise.

À chaque extrémité, la ville est gardée par un lieu d’horreur et de sang : à l’ouest, l’abattoir public ; à l’est, les hangars aux tortues. L’abattoir se compose simplement de pieux plantés dans le sable du rivage ; bien qu’on ait eu soin de l’établir sous le vent, il s’en échappe toujours une odeur pestilentielle de sang figé mêlé aux herbes marines et aux débris de carcasses putréfiées ; des poils, des lambeaux de chair, des ossemens sont épars çà et là ; l’écume de la mer se rougit en glissant sur le sable. Des vautours gallinazos au long cou nu entouré d’un collier rouge, des aigles caricaris dressés fièrement sur des viandes corrompues, des bandes de chiens hurlans entourent l’abattoir, où de maigres bœufs achetés le matin aux Indiens Goajires flairent l’odeur des cadavres avec des beuglemens sourds. Le plus souvent les bouchers leur fendent le jarret pour les empêcher de briser la corde qui les retient, et ils les laissent toute la nuit baignés dans leur sang ; ils ne les achèvent que le lendemain matin, puis aussitôt après ils les coupent en morceaux et les vendent. Les hangars aux tortues ne sont guère moins horribles ; souvent on compte sous ces toits de branches et de feuilles plus de cent tortues franches pesant chacune plusieurs quintaux ; la tête pendante, le cou démesurément enflé, les yeux injectés de sang, ces