Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/427

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


de contrebande très fructueux sur les côtes de la Colombie, entre La Guayra, Puerto-Cabello et Carthagène. Dans une nuit de tempête, sa goélette s’était perdue avec tout son chargement sur un des bancs de sable qui ferment l’entrée de la lagune de Maracaïbo, et lui-même n’avait pu s’échapper qu’à demi-nu. Recueilli le lendemain par un navire de Rio-Hacha, il était arrivé dans cette ville, sans ressources, presque sans habits, mais non pas sans courage. Le soir même de son arrivée, il avait recommencé à bâtir l’édifice de sa fortune : installé au coin d’une rue, sur un escabeau que lui avait prêté l’ingénieur Rameau, il offrait aux peones et aux gamins des bananes, des tasses de café, des plaques de sucre. Vrai charlatan, il accompagnait ses harangues de grimaces et de lazzis, au grand ébahissement des caballeros et au non moins grand scandale du vice-consul français, ancien capitaine lui-même, qui voyait dans cette conduite un double outrage à la dignité du Français et à celle du marin. Mais qu’importait la dignité au capitaine Delarroque ? Huit jours après son arrivée, il avait un petit pécule, ramassait le suif que les bouchers de Rio-Hacha jetaient dans la rue, fondait une modeste fabrique de chandelles, et réalisait des bénéfices qui lui permettaient de songer à un prochain départ pour la Californie, où il voulait se faire mineur. Le soir, il ne manquait jamais d’assister au conciliabule français, dont il était le plus bel ornement ; malheureusement sa langue était parfois beaucoup trop déliée par la chicha du pays, et il racontait alors avec une certaine complaisance sa vie de brigandage et de piraterie ; il se vanta même un jour avec un ricanement de satisfaction d’avoir été marchand de nègres et d’avoir aidé au massacre de l’équipage d’un croiseur anglais. Je n’ai jamais vu scélérat plus fier de ses prouesses : il ressemblait par l’égoïsme et l’amour du mal à un roudie américain ; mais, quand il était sobre, son esprit, son instruction, ses manières servaient de passeport à ses vices.

Un autre capitaine assistait régulièrement aux réunions du soir ; c’était un vieillard qui, de naufrage en naufrage, était venu échouer sur cette plage lointaine à deux mille lieues de sa patrie. Trop vieux et trop cassé pour entreprendre un dernier voyage, il avait pris le parti de rester où la fortune l’avait jeté et se considérait comme une épave abandonnée par les flots sur le sable du bord. Avec les débris de son avoir, il s’était fait bâtir une cabane en face de la mer, et passait les journées devant sa porte à contempler les navires se balançant au loin dans la rade. Tous les soirs, à la même heure, on apercevait le vieux capitaine, tournant le coin de la rue, appuyé sur sa canne à pomme d’ivoire ; sans force pour marcher, il faisait lentement glisser ses pieds à demi engloutis dans le sable : il avançait