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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/368

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retirée jusqu’au pont de Kreutzen. Malgré l’observation du général anglais Lucan, l’ordre écrit fut répété impérativement, et la cavalerie anglaise se lança au galop de charge sur les batteries russes, qui se trouvaient à 4 kilomètres de la route. Le combat de Balaclava était engagé, mais nous restions spectateurs de toute cette première partie de l’action. Tout à coup un aide-de-camp arrive et dit au général Morris de descendre dans la plaine. Nous partons au grand trot, en colonne par pelotons ; nos deux régimens de chasseurs d’Afrique, car le 4e nous avait rejoints, se mettent en bataille. À peine le mouvement était-il accompli, qu’un obus vint éclater sur l’aigle du 1er régiment ; mais il ne tua personne. Un effroyable tumulte se faisait entendre dans le fond de la plaine, une fusillade et une canonnade terribles saluaient la charge héroïque, mais absurde, comme l’a fort bien dit le général russe, de la cavalerie légère anglaise. Peu après, un nuage de poussière d’où sortaient des hourras tout britanniques s’avança sur nous : c’était l’infortunée cavalerie qui revenait mutilée et décimée. L’artillerie russe, qui était sur les hauteurs à notre gauche, commença de mitrailler ces nobles débris. Le général Morris n’hésita pas et lança le 4e chasseurs d’Afrique contre les Russes. Deux escadrons s’élancèrent bravement, sabrèrent deux lignes de tirailleurs et vinrent échouer sur les carrés russes ; ils opérèrent leur retraite en bon ordre. L’artillerie russe, si leste, eut bientôt rattelé ses pièces, se retirant à la hâte devant les chasseurs. Néanmoins le restant de la cavalerie anglaise était sauvé par l’intervention du général Morris.

Après la charge de la cavalerie anglaise et celle de nos chasseurs d’Afrique, nous demeurâmes toute la journée en présence de l’armée russe, nos tirailleurs répandus devant les leurs, sans qu’un coup de fusil fut échangé. Je vis arriver vers nous, pendant ces heures de trêve, un officier qui a été connu et vénéré de toute l’armée française : je veux parler du colonel La Tour Du Pin [1]. Ce brave soldat était à pied, un cornet acoustique à la main (il était très sourd) ; son cheval avait été tué sous lui. Il vint sur notre front demander un autre cheval ; mais personne n’en avait à lui donner. Le colonel Kosielski se trouvait en avant à quelques pas de nous : il lui montra un cheval anglais échappé de la charge, et qui se promenait tranquillement au pied des montagnes, à notre gauche, où il y avait beaucoup de tirailleurs russes encore embusqués. La Tour Du Pin allait tranquillement essayer de le prendre, lorsque l’on courut après lui pour l’en empêcher : il est probable qu’il n’en fût pas revenu. Cet

  1. On a pu lire ici même, outre de remarquables écrits de M. de La Tour Du Pin, les pages que lui a consacrées M. Paul de Molènes dans ses Commentaires d’un Soldat, — Revue du 15 janvier, du 1er et 15 février 1860.