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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/358

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La cavalerie de France, attachée au convoi de la colonne, passa des premières. La nuit était alors d’une obscurité complète ; l’arrière-garde, forcément arrêtée pour tenir tête aux Arabes, se vit bientôt séparée du corps principal. L’armée marchait cependant. À onze heures, cette malheureuse arrière-garde atteignit enfin les bords de la Chiffa, se battant et se retournant sans cesse. Contre leur habitude, les Arabes tiraient toujours sur elle. La pluie ne discontinuait pas, l’infanterie marchait dans une mer de boue ; les chevaux des officiers supérieurs qui conduisaient ces héroïques soldats y enfonçaient jusqu’au ventre. Alors se passa, éclairé par la seule lueur de la fusillade, un de ces drames militaires que l’on n’oublie point quand on y a une fois assisté. L’arrière-garde tenta le passage. Pendant deux heures, nous entendîmes les cris des malheureux fantassins que le courant entraînait et qui appelaient leurs camarades à leur secours. Impossible de les sauver, tant la nuit était noire. Par momens on distinguait les Arabes courant sur la berge comme de blancs fantômes et faisant tomber sous leur yatagan la tête des soldats qui atteignaient la rive opposée. Les plus heureux, s’accrochant à des arbres entiers qu’entraînait le courant, parvinrent à se sauver. Toute la nuit, on entendit battre, au milieu de cris d’angoisse, la marche des régimens pour rallier les hommes dispersés. Combien ne revirent plus le drapeau ! Quand le jour reparut, il éclaira une scène d’horreur. Des sacs, des fusils abandonnés n’attestaient que trop les luttes affreuses dont la berge opposée avait été le théâtre. Comme les chacals, les Arabes avaient fui dès le retour du soleil, emportant leurs sanglans trophées.

Le lendemain, l’armée continua sa marche, et ne rencontra plus qu’un petit nombre de tirailleurs trop peu redoutables. Blidah revit dans ses murs, morne et grave, la même colonne qui en était partie si joyeuse, si pleine de confiance et de vie. L’impression produite par cette courte expédition de Cherchell fut pénible pour ceux qui eurent l’honneur d’y prendre part. Une cavalerie amenée à tant de frais devenant inutile, embarrassante même pour le chef, confondue avec les mulets et les cacolets du convoi, beaucoup de malades pour un mince succès, beaucoup de chevaux morts de fatigue sans que les cavaliers eussent même tiré le sabre, telle fut pour nous cette première expédition, tels furent les fruits d’un élément nouveau mis à la disposition d’un chef habile, mais pour qui le rôle de la cavalerie était lettre morte. La France payait les frais d’une force qui dépérissait dans ses mains.

La cavalerie n’était pas cependant au bout de ses déceptions. Abd-el-Kader venait de se diriger vers l’est pour donner la main à son lieutenant Ben-Salem. Le but de ce mouvement de l’émir était d’appeler