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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/346

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toutes choses, écrivant des lettres qu’elle laissait inachevées, lisant des yeux un livre dont son esprit ne savait même pas le sens, fébrile, anxieuse, mais toujours dévouée à son fils et bonne pour ce qui l’entourait. La nuit, elle écoutait le bruit des voitures qui passaient dans les rues ; elle se soulevait à ces roulemens rapprochés, un espoir subit la remuait tout entière ; la voiture s’éloignait, le silence renaissait, et elle retombait anéantie sur l’oreiller, mouillé de ses larmes. Les regrets que lui avait inspirés la mort de son mari, le soin d’elle-même, ce courage de vertu qui la soutenait jadis, tout avait disparu dans une immense inquiétude. Par un de ces efforts naturels aux âmes qui redoutent un malheur, elle en était arrivée à écarter l’idée d’un désastre irréparable. La pensée que George était mort avait à peine effleuré son cœur et s’était envolée pour ne jamais revenir. — Il est prisonnier sans doute, se disait-elle, ou peut-être chargé de quelque mission qui exige le secret le plus absolu ; un de ces jours nous le verrons paraître. — Ainsi parfois elle se raccrochait à ces espérances indécises ; mais elles lui échappaient peu à peu, et elle glissait de nouveau dans les ténèbres de ses désolations.

On était parvenu aux premiers jours du mois de novembre ; dans la journée elle avait vu Mme d’Alfarey, dont l’irritation et le trouble augmentaient à mesure que le temps fuyait sans apporter de nouvelles. — Sans vous, il serait encore ici, — avait-elle dit durement à Pauline, qui n’essayait même plus de se défendre contre ces récriminations maternelles. Le soir était venu, et Pauline, vêtue des habits en laine noire des veuves, marchait dans son appartement sans pouvoir trouver de repos ; son salon lui semblait trop grand pour elle ; l’absence de George lui faisait une solitude si profonde qu’elle s’y perdait. Elle avait couché son fils ; à genoux sur son petit lit et les mains jointes, l’enfant avait récité sa prière de chaque soir, répétant les mots que sa mère lui disait. Depuis plusieurs mois déjà, cette innocente oraison se terminait ainsi : « Seigneur, protégez les pauvres voyageurs, et veillez sur ceux que nous aimons et qui sont loin de nous. » Puis, l’enfant endormi, elle avait feuilleté un livre, fait quelques points à une tapisserie sans pouvoir arracher son esprit à l’obsession qui le torturait. Elle se leva, ouvrit son piano, fermé depuis si longtemps, essaya un air qui lui revenait en mémoire comme la réminiscence de jours plus heureux ; puis, prenant un cahier de musique, elle le plaça devant elle : c’était la partition de la Norma. Elle joua au hasard ce qui tomba sous ses yeux : c’était cette magnifique phrase en sol majeur qui commence ou précède le finale. À cette harmonie désolée, une invincible tristesse monta en elle. Ses regards rencontrèrent les paroles du poème, et elle lut : Qual cor tradisti ! Qual cor perdesti ! Elle laissa retomber ses mains sur le