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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/340

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chemin par-dessus les morts. Tout à coup Ladislas s’arrêta, un souvenir venait de surgir en lui : il se rappela le cri qu’il avait entendu parmi les autres, et il lui sembla que ce cri, c’était George qui l’avait poussé. Il s’orienta et marcha droit vers un point où les cadavres de ses cavaliers étaient amoncelés en plus grand nombre. Mezaamet, qui l’avait compris, courut en avant. Ladislas entendit le gémissement qu’elle poussa ; il la vit s’accroupir, attirer avec effort un cadavre sur ses genoux et rester la tête basse, comme abîmée dans une insondable douleur. Il arriva près d’elle, la gorge serrée : ce cadavre était bien celui de George. Une balle, traversant la trachée artère, lui avait brisé la colonne vertébrale ; la mort l’avait foudroyé. Ladislas s’affaissa, et, appuyant son front sur cette poitrine où rien ne battait plus, il pleura longtemps. Il releva la tête à un cri terrible de Mezaamet. Elle soutenait le bras droit de George, que terminait un moignon sanglant ; la main manquait.

— Oh ! les loups ! dit-elle ; ils lui ont abattu le poignet pour lui voler son bracelet d’or !

— Hélas ! s’écria Ladislas, je lui avais juré, à ce pauvre enfant, de reporter ce bracelet à celle qui le lui avait donné !

La nuit venait, quelques lueurs indécises éclairaient encore l’horizon. Ladislas fouilla le cadavre de son ami pour en retirer ces objets usuels dont sa mort violente avait fait de pieuses reliques ; il prit sa montre, son mouchoir, la cravate sanglante et trouée qui entourait son cou. De la poche de l’uniforme souillé de poussière, il retira un paquet de lettres. Tous deux ensuite, le compagnon d’armes et la petite bohémienne, remuant la terre avec des sabres brisés, ils creusèrent une tombe. Quand la fosse fut assez grande, Ladislas réunit les deux bras sur la poitrine et déposa dans sa dernière couche celui qui avait été un homme. Mezaamet se pencha vers George et le baisa au front, puis, avec des cris et des trépigneniens de colère, elle rejeta de ses deux mains la terre humide sur le corps étendu. Quand ce ne fut plus qu’un petit monticule à peine perceptible : — Ah ! dit-elle, au moins les corbeaux ne le mangeront pas ! Partons !

— Où aller ? demanda Ladislas.

— Venez au campement de nos hommes, reprit-elle, on pansera votre blessure, et vous pourrez dormir.

Ils partirent à travers la nuit. Mezaamet soutenait Ladislas ; ils trébuchaient sur les cadavres et tombaient parfois. Elle marchait sans incertitude malgré l’obscurité ; bientôt elle quitta le champ de bataille. Ils allaient l’un près de l’autre, muets comme deux statuesParfois ils disaient la même parole : Pauvre George !… Quelques feux apparaissaient au loin sous la sombre verdure des arbres. — C’est le campement, dit Mezaamet ; du courage, nous arrivons !