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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/338

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pieds soulevés par la course lui apparaissaient comme des étincelles de fer et le frôlaient impétueusement. Il reçut enfin une commotion effroyable au front, et il s’évanouit. Quand il reprit connaissance, tout était calme, et autour de lui du moins la bataille était terminée. La journée finissait, et l’orbe du soleil s’abaissait rouge à l’horizon comme un bouclier sanglant ; à peine entendait-on encore quelques coups de fusil qui retentissaient dans l’éloignement. Sur la cime desarbres, les corbeaux semblaient se réjouir de cette abondante pâture préparée dans la plaine. Les collines où, le matin, les canons avaient jeté leur bruit terrible, étaient silencieuses maintenant, nul soldat n’en troublait plus les crêtes tranquilles ; les grands maïs foulés aux pieds s’agitaient çà et là encore à l’agonie de quelque cheval blessé ; parfois on entendait un râle de mourant qui s’élevait et s’éteignait aussitôt.

À grand’peine, et dans la confusion d’une souffrance qui enveloppait tous ses membres, Ladislas se dégagea de dessous son cheval mort. Il porta la main à son visage, il y sentit du sang desséché qui avait coulé sur ses yeux, et à son front une blessure large et irrégulière. Il essaya de rassembler ses souvenirs, mais toute sa pensée était obscurcie d’un nuage épais d’où ne jaillissait aucune lueur pour sa mémoire ; il n’avait d’autre sensation que celle d’une insupportable douleur de tête et d’une courbature générale. Comme s’il eût été brusquement réveillé d’un songe, il se disait : Où suis-je ? Il se redressa, son sabre rougi pendait encore à son poignet. Il fit quelques pas en avant ; trop faible pour marcher, il s’assit sur un caisson renversé et regarda lentement autour de lui. À la vue des cadavres de ses soldats qui couvraient la terre, les souvenirs affluèrent tout à coup en lui. Il fixa ses yeux sur tous les points de l’horizon : nul être humain n’y remuait ; il éprouva alors l’espèce d’effroi que cause la solitude et se sentit désespéré. Il entendit marcher, se retourna, et aperçut un homme qui se hâtait à travers un petit taillis dont chaque arbre portait une blessure. Il l’appela, l’homme vint ; c’était un honved.

— Où vas-tu ? lui dit Ladislas.

— À Arad, répondit l’homme en pleurant, porter la nouvelle.

— Où est l’armée ?

— Il n’y a plus d’armée ; tout est en fuite.

— La bataille est-elle donc perdue ?

— Perdue ! et perdue aussi la terre des Magyars !

— Où doit-on se rallier ?

— À Lugos ; mais si la cavalerie autrichienne nous poursuit, il n’y aura pas demain un Hongrois vivant de toute notre pauvre armée. Que Dieu vous garde, mon officier ! Je pars.