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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/331

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Puis il s’éloigna de quelques pas, se jeta par terre à l’ombre d’un arbre, et s’étendit, les mains croisées sur ses yeux, comme s’il voulait dormir ou se recueillir dans une pensée secrète. — Pauvre être ! murmura Ladislas. Ne savait-il donc, en venant se joindre à nous, qu’il peut seul marcher dans notre voie, celui qui a dit un éternel adieu aux choses de ce monde dont l’homme a fait des espérances ? Il souffre, son cœur est plein d’une image qui le tourmente. Il regrette aujourd’hui ce qu’il a fait hier, comme demain sans doute il regrettera son chagrin d’aujourd’hui. — Et, se rappelant un passage de Goetz de Berlichingen, il ajouta : — Si tu ne veux répandre dans son âme aucune consolation, père des hommes, envoie au moins le sommeil à son corps !

Ladislas resta longtemps songeur, pris lui-même dans ses propres pensées, où se mêlaient sans doute le souvenir indécis de Pauline et l’ardeur de ses aspirations pour sa patrie vaincue. Jusqu’au soir, il rêva à travers le bruit, remué par ces émotions vagues qu’on se rappelle volontiers après un malheur accompli, et qu’on nomme alors des pressentimens. Il allait se mettre en quête » d’une place où il pût dormir, lorsqu’il entendit un bruit de robe dans le feuillage, et il aperçut la petite bohémienne. Son visage triste semblait plus pâle encore que de coutume.

— J’ai vu George, dit-elle ; il dort. Bien, bien ! qu’il prenne des forces ! Les impériaux ne sont pas loin ; ils sont nombreux, ils ont des canons, et marchent en bon ordre. S’ils n’avaient éteint leurs feux, on les verrait d’ici. J’ai passé à travers les vignes, j’ai franchi le Nyarad à la nage, je les ai vus ; je me suis glissée parmi eux, je les ai entendus, ils sont prêts à combattre.

— Et nous aussi, nous sommes prêts, répondit Ladislas. Tout ce que tu me dis, je le sais ; mais la terre des Magyars n’est pas encore à eux.

— La terre des Magyars est une terre avide, répliqua Mezaamet ; elle a soif, il faut l’abreuver ; elle est affamée, il faut la nourrir. Ce soir, les corbeaux ont longtemps volé en cercle après le coucher du soleil ; c’est signe que bientôt il y aura un grand carnage. Veillez sur vous, mais surtout veillez sur George.

Elle s’en alla lentement, sans se retourner, et Ladislas se livra à ce sommeil pour ainsi dire vigilant qui est particulier aux soldats et aux voyageurs. Une ou deux fois il souleva la tête en entendant le bruit d’une patrouille qui passait près de lui ; il rouvrit les yeux à la voix des vedettes qui criaient d’espace en espace, comme un lugubre écho : « Sentinelles, prenez garde à vous ! » Puis l’obscurité se fit tout à fait sur ses paupières. Vers le milieu de la nuit, il se sentit touché à l’épaule ; il s’éveilla brusquement, et aux clartés de