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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/328

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tions de l’armée hongroise. L’obscurité était profonde, les nuages amoncelés couvraient le ciel, nul vent n’agitait les arbres ; c’était une de ces nuits aveugles et muettes comme l’été en a parfois dans les pays humides. Cent cavaliers choisis pour cette expédition étaient en selle. On échangea le mot d’ordre à voix basse, et l’on partit, l’œil aux aguets et l’oreille à l’écoute. On traversa des champs de maïs et des marécages d’où les judelles réveillées s’envolaient à grand bruit. Au bout d’une heure, on était égaré. Le ciel voilé ne permettait pas d’interroger les étoiles. La troupe s’arrêta…

— Où sommes-nous ? dit Ladislas. — On s’interrogea, nul ne put répondre. On hésitait. Tout à coup, à travers les joncs qui bordaient un large ruisseau dont on entendait le murmure indécis, on vit une forme blanchâtre qui marchait vers les cavaliers immobiles.

— C’est la fée des marécages, dit un vieux soldat qui se tenait près de George ; son apparition est de mauvais augure ; cette méchante diablesse qui a des cheveux verts et des pieds de grenouille vient ici en signe de mort, je vais tirer dessus.

George arrêta la main du cavalier, qui armait déjà un pistolet.

— Qui vive ? cria-t-il.

— Vive la terre des Magyars ! répondit une jeune voix, et presque aussitôt on reconnut Mezaamet. Elle s’avança vers George et Ladislas.

— Je savais que vous étiez partis en expédition ce soir, leur dit-elle ; j’ai consulté les tarots, ils m’ont appris que vous alliez vous égarer près du marais ; j’ai vite couru pour vous y attendre. Vous avez fait fausse route ; je sais où vous allez, je connais tous les chemins ; laissez-moi vous guider.

— Marche donc devant nous, répondit Ladislas, qui était de fort mauvaise humeur, et si tu tiens à tes os, tâche de ne pas te tromper, car je me méfie de ta vilaine race de bohémiens.

— Eh ! Polonais rétif, murmura Mezaamet, que me font tes menaces ? Est-ce donc toi que j’ai voulu sauver ? — Elle se rapprocha de George jusqu’à pouvoir appuyer la main sur la crinière de son cheval, et elle se mit en marche à travers l’ombre épaisse avec une inconcevable adresse que George admirait.

— Tu es, lui dit-il, comme ce Gourdnéi aux yeux de chat, dont parlent les romans de la Table ronde, tu y vois la nuit aussi bien que le jour.

— Hélas ! répondit-elle, je vois devant moi dans le temps et dans l’espace, c’est pour cela que mon cœur est triste.

Pendant deux heures, on alla ainsi dans l’obscurité, où retentissait seul le sourd piétinement des chevaux. La petite bohémienne s’arrêta.