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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/327

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l’avoir brisé ainsi volontairement ? n’avons-nous pas commis une de ces actions mauvaises que Dieu punit et ne pardonne pas ? »

Si par miracle Pauline avait pu recevoir cette lettre le jour même où elle fut écrite, il est certain qu’elle eût dit à George : « À tout prix, revenez ! » Mais il n’en fut point ainsi, et cette lettre n’arriva que bien tard.

Chaque jour cependant George rencontrait la petite bohémienne ; elle passait près de lui en courant, lui jetait un regard et disparaissait ; parfois, pendant de longues heures, elle marchait à ses côtés, forçant son pas jusqu’à suivre l’allure de son cheval, silencieuse et comme toute pénétrée d’un bonheur intérieur dont elle ne laissait rien paraître. Quand les hasards du chemin avaient amené une rencontre avec quelques troupes ennemies, elle accourait souvent au milieu de la fusillade, et poussait un cri de joie en apercevant George sain et sauf. Il s’était accoutumé à elle ; elle le servait pour ainsi dire, et bien souvent ce fut elle qui débrida son cheval et lui donna sa pitance. Alors elle s’accroupissait près de l’animal pendant qu’il mangeait, le tenant par son licol, lui caressant la crinière et lui baisant les naseaux ; elle lui avait même pendu au poitrail un sachet de cuir, qui contenait, disait-elle, un talisman infaillible contre la mort violente, et dont la vertu était telle qu’elle protégeait le cheval et le cavalier. George la laissait faire et la remerciait d’un sourire. — Ah ! lui disait-elle, comme votre pensée est loin d’ici ! ce bracelet est-il donc un charme qui vous attache pour toujours ?

Parfois elle avait pour lui des soins charmans et presque maternels ; une nuit qu’on avait bivouaqué en plein air, de gros nuages accourus de l’ouest voilèrent le ciel, et bientôt la pluie tomba. George, couché près d’un buisson, dormait, la tête appuyée sur son porte-manteau. Le matin, quand il se réveilla près de ses compagnons trempés jusqu’aux os, il était abrité par une grande mante rayée qu’on avait jetée sur lui ; Mezaamet, assise à ses côtés, l’avait couvert ainsi en le regardant dormir ; l’eau ruisselait sur ses pauvres bras maigres et collait ses cheveux sur ses tempes. George la gronda ; elle ramassa le manteau, poussa un éclat de rire et se sauva en gambadant. Ladislas riait beaucoup de la passion que son ami inspirait à cette étrange fille ; George ne la considérait que comme un enfantillage sans conséquence.

Vers les derniers jours du mois de juillet, Ladislas et George avaient été chargés de conduire une reconnaissance à laquelle le général D… attachait une importance extrême. Il s’agissait de faire, à travers les ténèbres et dans le silence, une route d’environ deux lieues, afin de reconnaître la position exacte d’un corps de troupes ennemies qu’on supposait en marche pour couper les communica-