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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/326

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nonçait très vite et très bas. Voici ce qu’elle disait : — Au nom divin et humain de Schaddaï, par le signe tout-puissant du pentagramme ; au nom d’Anaël, par la force d’Adam et d’Héva, qui sont Jotchavah, retire-toi, Lilith, retire-toi, Nahémah ! Par les saints Eloïm, par les noms des génies Cashiel, Séhaltiel, Aphiel et Zarahiel, au commandement d’Orifiel, détourne-toi de nous, Moloch ! détourne-toi, tu n’auras pas nos enfans à dévorer !

Mezaamet, agenouillée près de la sorcière en haillons, suivait d’un œil ardent les lignes que le doigt agile traçait dans le sable ; puis ses regards se portaient avec un singulier attendrissement sur le visage de George, qui souriait, animé par une sorte d’incrédulité préconçue. La vieille avait fini son invocation, et elle reprit à voix haute, sans lever les yeux de dessus la sébile pleine du sable magique : — Bien loin, bien loin d’ici, il y a des cris de douleur, et un être vient de fermer pour toujours ses lèvres, qui ont prononcé ton nom… Va-t’en ! va-t’en ! cette terre est mauvaise pour toi. Où est ta patrie ? pourquoi l’as-tu quittée ? Monte à cheval, sauve-toi, sans retourner la tête. Ah ! tu veux rester, pauvre niais qui crains de passer pour un lâche ? Mais va-t’en donc ! il y a du sang à ton cou, et ta blanche chemise est devenue toute rouge. — Ah ! comme les femmes pleurent, comme le temps leur est long ! — Ah ! la petite couleuvre aussi a été blessée au cœur, et nos hommes se rient d’elle, parce que ses yeux sont tout en larmes. — Va-t’en ! ou la terre des Magyars ne te laissera plus partir.

— Mais tais-toi donc, vieille chouette ! s’écria Mezaamet en donnant un coup de poing sur la sébile, qui vola au loin avec le sable. La bohémienne se leva furieuse, jurant et courant après la petite fille, qui s’échappa.

Malgré lui, George restait triste et préoccupé : il était de ceux qui croient peu au surnaturel ; mais il y avait dans les prédictions de la vieille sorcière quelque chose de si net et de si précis, qu’il en demeura troublé. Le jour même, il écrivit à Pauline, et sa lettre se ressentait de l’inquiétude qui s’était emparée de son esprit. « Ce n’est plus qu’affaire de temps, lui disait-il ; avant un mois, nous aurons certainement gagné la Transylvanie, et là nous serons en sûreté. Il me sera permis alors d’abandonner naturellement l’armée, et je vous avoue que je le ferai avec plaisir. Je n’ai plus cette belle confiance des premiers jours, et je crois que vous ne me mépriserez pas trop si je vous dis que j’ai peur de mourir ; vous êtes pour moi comme un bonheur lointain qu’un jour il me sera donné d’atteindre, et tant que ce jour m’apparaîtra dans l’avenir, il me serait odieux de partir pour ce que nos espérances humaines appellent un monde meilleur. Hélas ! Pauline, le bonheur, nous l’avions, il était à nous. Pourquoi