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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/323

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leur cithra, et c’était joie dans le campement, car jamais ils ne s’en allaient sans laisser tomber force petites pièces de monnaie dans les mains brunes qu’on tendait devant eux.

Un soir qu’on avait campé sur l’emplacement d’un village détruit la veille par l’incendie, et où, au lieu des vivres et des secours que l’on espérait rencontrer, on n’avait trouvé que des puits comblés, des maisons brûlées à ras du sol, la désolation, la famine et la mort, les deux compagnons, assis sur quelques pierres noircies, mangeaient assez tristement un morceau de pain de soldat en attendant le moment de se rouler dans leur manteau et de dormir, si toutefois la fusillade leur en laissait le loisir. Près d’eux, une petite bohémienne en souquenille ramassait quelques morceaux de bois que le feu n’avait point encore réduits en cendres, et chantonnait, tout en jetant du côté de George des regards furtifs.

— Qu’avez-vous donc ? dit Ladislas à son ami, vous paraissez peu en appétit ce soir ; le repas n’est guère succulent, j’en conviens, mais à la guerre il faut avoir quelque philosophie.

— Ah ! répliqua George avec un doux sourire, il n’y a pas de philosophie qui tienne contre un pain pareil, quand depuis trois jours on n’a pas d’autre nourriture !…

La petite bohémienne, redressant la tête, avait écouté les paroles que Ladislas et George échangeaient en allemand ; elle marcha vers ce dernier et lui dit : Attendez. Puis elle prit sa course et disparut. Au bout de quelques minutes, elle revint, et offrit à George une cuisse de chevreau fumant.

— Où diable as-tu pris cela ? dit-il.

— Dans la chaudière de nos hommes, on ne m’a pas vue ; mangez, vous avez faim.

— Mais tu l’as donc volé ? reprit George.

L’enfant fit une petite moue et hocha la tête, comme pour dire : Qu’est-ce que cela fait ?

George prit une pièce d’or dans sa bourse et la donna à la bohémienne, qui devint fort rouge ; elle tournait la pièce entre ses doigts comme si elle hésitait à l’accepter, baissait les yeux et semblait confuse. Tout à coup elle eut un beau jeune sourire qui glissa sur son visage ; elle noua la pièce dans un coin du sale mouchoir jaune qui retenait ses cheveux. — Je la prends, dit-elle, merci ; je sais ce que j’en ferai.

George la regardait et s’étonnait de son aspect singulier. Elle pouvait avoir quatorze ans ; ses bras maigres, son cou à tendons saillans, ses mains longues, sa poitrine plate, l’eussent fait prendre pour un garçon, si l’inconcevable douceur de ses yeux noirs n’eût dénoncé une femme au premier aspect. Elle était laide, et dans cet