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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/301

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rien à ce qu’il appelait des grimaces. Il se consolait en se disant : — Bah ! elle est si nerveuse ! — Et il n’y pensait plus.

Pauline y pensait, tout en accusant le sort. Résolue cependant à ne jamais faillir, résignée à ne jamais aimer, puisqu’elle ne pouvait aimer qu’en sortant du devoir juré et accepté, elle vivait en repos, sans bonheur, il est vrai, mais aussi sans chagrin, d’une existence neutre, occupée d’intérêts secondaires, et que rien maintenant ne semblait devoir troubler, lorsque le hasard des rencontres amena près d’elle George d’Alfarey, dont la vie était, par tant de côtés, semblable à la sienne. De la conjonction de ces deux cœurs profondément honnêtes devait naître une passion sérieuse, d’autant plus violente qu’elle serait plus combattue.

Depuis sa visite à Pauline, George n’avait pu reprendre goût à ses occupations habituelles ; il rêvassait, se promenait, fuyait le monde plus encore que de coutume, rompait brusquement la conversation, lorsque sa mère voulait lui parler de Pauline. Quand il la revit un soir dans un salon où il se doutait bien qu’elle serait, il ne put conserver aucune illusion sur l’état de son cœur en sentant l’oppression qui serra sa gorge dès qu’il l’aperçut. Assis immobile à ses côtés, il resta longtemps silencieux, absorbé dans une émotion trop forte pour être sagement contenue. Tout en se mêlant à la conversation, Pauline le regardait ; elle le trouvait pâle et comme maigri depuis qu’elle ne l’avait vu. Souffrait-il ? et de quel mal ? La discussion continuait. Chacun y jetait son mot, banal ou profond. Pauline n’écoutait plus, elle pensait à George. Avec la merveilleuse intuition des femmes, elle devinait qu’elle était pour quelque chose dans cette mélancolie profonde. Toute flamme attire les papillons ; tout amour attire les femmes, quelque vertueuses qu’elles soient, et je ne crois pas, malgré son habituelle et charmante réserve, que tout intérêt personnel fût hors de sa curiosité, lorsque, se tournant vers George, elle lui dit : — Mais qu’avez-vous donc ?

George tressaillit ; pendant quelques secondes, il fixa tristement ses yeux sur elle, et lui dit à voix basse, avec une intonation si douce qu’elle ressemblait à une caresse, ce vers d’un poète dont je ne sais plus le nom :

J’ai plus d’amour au cœur que je n’en puis porter !

Pauline baissa les yeux et contempla attentivement les peintures de son éventail. Arraché à sa rêverie, George se jeta brusquement dans la discussion. Je ne sais quelle chaleur l’animait, mais on l’écoutait en silence ; les femmes le regardaient, et les hommes inclinaient la tête comme pour mieux recueillir cette jeune parole dont l’éloquence singulière éclatait à travers les raisonnemens les plus sérieux. Tout