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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/299

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peu de chances d’émouvoir ce petit cœur sec et personnel. Quand elle habitait l’Allemagne, un gentilhomme galicien, le comte Ladislas Palki, très célèbre par une aventure terrible, s’occupa d’elle sans réserve ; mais il en fut pour ses frais. Du reste, il n’en a pas gardé rancune, si ce que l’on dit est vrai, car il est resté un de ses amis les plus fidèles.

George, malgré tous ses efforts pour demeurer calme et malgré l’étonnement que lui causait l’intérêt qu’il prenait à ces détails donnés d’une voix légèrement railleuse, les écoutait avec une inquiète curiosité. Au nom du comte Palki, une douleur passa dans son cœur comme si la jalousie l’avait mordu, et il resta assez morne pendant tout le repas. Aussitôt après le dessert il sortit.

— Eh ! suis-je sot ! se dit-il dès qu’il fut dans la rue. Que me font toutes ces histoires sur Mme de Chavry ? Que m’importe que ce Polonais en ait été inutilement amoureux ?

Cela lui importait sans doute, car il ne cessa de penser à Mme de Chavry toute la soirée ; à travers les phrases aigres-douces de sa mère, il croyait reconnaître la jalousie familière aux femmes du monde contre toute réputation intacte et méritée. Cette réputation d’une vertu qu’en raillant on appelait du puritanisme, Pauline la méritait à tous égards. Sévèrement élevée par sa mère, elle avait imaginé qu’elle trouverait dans le mariage la réalisation de tous ses rêves. Or son rêve par excellence avait été celui qui fait battre le cœur des femmes, créatures plus intentionnellement vertueuses qu’on ne le dit, plus généralement déçues que décevantes, et qui toutes, à part quelques malsaines exceptions, ont rêvé et cherché l’amour dans le devoir. Pauline se maria ; elle crut naïvement et avec la bonne foi des âmes honnêtes que son rêve était réalisé ; l’illusion s’effaça peu à peu, l’amour s’envola un beau jour, et seul, austère et grave, le devoir resta. M. de Chavry cependant n’était pas un mauvais mari, tant s’en faut : il avait même pour sa femme une sérieuse affection, mille soins aimables et une sincère déférence. Seulement, ainsi qu’il le disait avec une bonhomie un peu trop franche, il avait ses habitudes ; or ses habitudes étaient d’aller souvent au club, d’aimer le monde, qu’il ménageait beaucoup, et de croire qu’on ne commet pas un gros péché en ayant deci, delà, quelques galanteries, pourvu toutefois qu’elles ne troublent pas la paix du ménage. Il avait dans Pauline une confiance illimitée, car, avec le tact des gens accoutumés à étudier les hommes afin de s’en servir, il avait reconnu en elle des qualités sérieuses qui ne failliraient point. Il savait que son honneur, puisque cela se nomme ainsi, serait sauf à jamais, et il conservait à cet égard une sérénité parfaite. Si Pauline n’avait pas son amour, en revanche elle avait