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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/297

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cheveux blonds qui s’appuyait sur son cou, cette voix légèrement voilée, qui résonnait comme les touches lointaines d’un harmonica, et surtout ce regard profond comme la mer, dont il avait l’indicible couleur. Il se rappela l’adroite agilité de ses mains, dont les doigts, un peu longs, avaient la finesse des fuseaux d’ivoire que font tourner les fées, l’extrême simplicité de sa mise, qui indiquait un goût sûr et une âme honnête. Il se répéta quelques-unes des paroles qu’ils avaient échangées ; il s’avoua que, de toutes les femmes qu’il avait rencontrées, celle-là lui paraissait la plus parfaite, et il s’étonna beaucoup de ne pas l’avoir remarquée lorsqu’elle était jeune fille. Dans la fleur épanouie, il respirait maintenant un parfum qu’il n’avait pas su deviner autrefois, quand elle n’était encore qu’un bouton fermé. — J’aurai grand plaisir à la revoir, se dit-il après une longue rêverie ; mais cela ne doit pas m’empêcher de travailler.

Ce fut en vain cependant qu’il essaya ; les planchettes du manuscrit se mêlaient, le dictionnaire traduisait mal les mots, et l’encre était trop blanche. Il trempa gravement sa plume dans sa sébile à poudre, la jeta avec colère, et alla se promener. En arpentant les Champs-Élysées, il s’aperçut plusieurs fois qu’il parlait tout haut. Le soir, il alla à l’Opéra, et ne prit place dans sa stalle qu’après avoir attentivement regardé toutes les loges. On donnait les Huguenots ; au quatrième acte, pendant le duo de Raoul et de Valentine, il se sentit les yeux humides. En rentrant chez lui, il s’arrêta à regarder la lune, et la trouva fort belle.

— Ah ça ! se dit-il en se couchant, qu’est-ce qui m’arrive ? Suis-je fou ? C’est à n’y rien comprendre !… Bah ! ajouta-t-il, sans trop croire à ses paroles, c’est le vent d’est qui m’aura fait mal aux nerfs !

Il est probable que le vent d’est soufflait encore le lendemain, car le manuscrit fut tout aussi embrouillé que la veille, le dictionnaire tout aussi insuffisant. Voyant que le travail ne voulait pas de lui, George se rappela qu’il devait des visites à plusieurs personnes, et s’en alla tout droit chez Mme de Chavry, à qui il n’en devait pas.

Tout en l’accueillant avec cette exquise politesse des femmes du monde, politesse qui le plus souvent consiste à prendre le dehors des sentimens que l’on devrait éprouver, Pauline ne put dissimuler une certaine surprise en le voyant entrer. Était-elle étonnée de cette visite si précipitée ? Était-elle étonnée de ce qu’il apparaissait au moment même où elle pensait à lui ? C’est là un point douteux, difficile à éclaircir. Elle était seule, en simple robe du matin, assise près du feu, travaillant au métier ; son fils, beau petit garçon de trois ans, qu’on appelait Firmin, jouait devant elle sur le tapis. George s’était imaginé qu’il allait reprendre avec Pauline la causerie vive et familière qui l’avant-veille l’avait charmé : il n’en fut rien. Pauline fut