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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/296

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qui cherchaient son regard, et ne tardait pas à rester fixe comme s’il eût été absorbé dans la contemplation des choses intérieures. Il eut cependant quelques-unes de ces petites aventures secrètes auxquelles ne peut se soustraire un jeune homme du monde, mais on pourrait dire, presque à coup sûr, que son cœur n’y fut pour rien. Il n’avait donc pas encore aimé et commençait à croire fermement qu’il n’aimerait jamais, lorsque, vers la fin de l’année 1848, il rencontra dans un salon Mme de Chavry, dont le mari, ministre plénipotentiaire dans une cour d’Allemagne, avait été rappelé en France à la suite des événemens de février ; le diplomate en retraite s’était établi à Paris, où vivait sa famille, et avait repris les relations que son absence avait relâchées sans les interrompre.

George avait vu autrefois Pauline de Chavry lorsqu’elle était jeune fille, et il avait vite renoué connaissance. Il passa une soirée assis près d’elle, trouvant dans cette intime causerie un plaisir qu’il n’avait pas encore ressenti, charmé de saisir dans les idées de la jeune femme quelque parenté avec les siennes. Toutes frivoles que soient les conversations de ceux qui se disent exclusivement les gens du monde, il est possible cependant d’y prendre intérêt lorsqu’on a la chance rare de trouver un écho et un encouragement à ses propres pensées. Mme de Chavry venait de passer dans une petite ville d’Allemagne quatre longues années remplies par les ennuyeux devoirs qui font pour les femmes un supplice de la vie diplomatique. Dans ce qu’elle appelait plaisamment son exil en terre d’infidèles, elle avait désappris cette netteté rapide des causeries parisiennes : aussi prit-elle un soin tout particulier à soutenir la conversation avec George ; lui-même, entraîné par un attrait qu’il subissait sans l’analyser, il fut brillant, beau conteur, et sut donner la réplique de façon à faire ressortir l’esprit des autres sans faire tort au sien. Ils se séparèrent en se serrant la main à l’anglaise.

— J’espère vous revoir, dit Pauline à George. Le mardi soir, je suis chez moi, et dans la semaine mes amis sont presque toujours certains de me rencontrer avant quatre heures.

Le lendemain, George hésita un peu à se mettre au travail ; il avait plus envie d’aller se promener que de traduire un chapitre du Yadjour-Veda, étalé sur sa table en belles planchettes de palmier de Ceylan. Il posa son menton sur ses deux mains, et sachant par expérience qu’on n’a pas de pensées, mais qu’au contraire les pensées possèdent l’homme, il s’abandonna à celles qui le dominaient. Bien vite elles lui rappelèrent la soirée de la veille et lui montrèrent Pauline assise sous la clarté des lampes et l’écoutant causer. Il la revit telle qu’elle était, non pas jolie, belle encore moins, mais mieux que cela, charmante. Il se rappela ses airs de tête, l’énorme nœud de