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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/237

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d’un opéra encore inédit de M. Wagner qui s’intitule : Tristan et Isolde. « Tristan, qui a épousé Isolde au nom du roi, est déjà amoureux d’elle, mais il réprime cette passion déloyale. Un philtre qu’ils boivent tous deux par méprise leur fait tout oublier. Ils s’avouent leur amour mutuel ; insensibles désormais à toute gloire, au sentiment de la foi jurée, à l’amitié, à l’honneur ; ils se plongent dans cette passion dévorante sans rien voir autour d’eux. C’est cet amour, timide d’abord, puis plus hardi, plus violent, et enfin désordonné, que l’auteur a essayé de rendre dans l’introduction de son opéra. » Sur ce texte, que je corrige un peu, et qui pourrait bien être sorti de la plume chevaleresque de M. Liszt, le compositeur a certainement dépassé tout ce qu’on peut imaginer en fait de confusion, de désordre et d’impuissance. On dirait d’une gageure contre le sens commun et les plus simples exigences de l’oreille. Si je n’avais pas entendu trois fois ce monstrueux entassement de sons discordans, je ne le croirais pas possible. On assure que l’auteur fait le plus grand cas de cette composition, qui contiendrait la révélation de sa seconde manière ; je ne pense pas que M. Wagner, malgré son audace, puisse jamais arriver à une troisième transformation de ce beau style.

Le second morceau du programme était l’introduction et la marche des fiançailles du Lohengrin. « Le Saint-Graal était la coupe dans laquelle le Sauveur avait bu à la dernière cène, et où Joseph d’Arimathie avait reçu le sang du crucifié. La tradition raconte que le vase sacré avait été déjà retiré aux hommes indignes, mais que Dieu avait décidé de le remettre aux mains de quelques privilégiés, qui, par leur pureté d’âme, par la sainteté de leur vie, avaient mérité cet honneur. C’est le retour du Saint-Graal sur la montagne que l’introduction du Lohengrin a tenté d’exprimer. » Je ne chicanerai pas l’auteur du libretto sur une pareille donnée, offerte comme thème à la peinture d’un art déjà obscur par lui-même, et j’accepte sans discussion le point de vue qu’il lui a plu de choisir. Qu’a-t-il tiré de cette situation mystique, plus propre à développer la verve d’un casuiste qu’à exciter l’inspiration d’un compositeur ? Des sonorités étranges, des harmonies curieuses qui ne se tiennent pas ensemble et qui n’aboutissent à aucune idée saisissable. On dirait d’un organiste essayant un nouvel instrument et promenant au hasard ses doigts sur le clavier pour faire valoir l’éclat des différens jeux. C’est une expérience d’acoustique, mais ce n’est pas de la musique. On reste froid à l’audition de pareilles ingéniosités, qui dénotent plus de savoir que d’inspiration. Le dernier numéro du programme se composait de plusieurs fragmens de l’opéra du Lohengrin, de la Marche des fiançailles avec chœurs, et de la Fête nuptiale avec l’épithalame. Ce morceau est incontestablement ce que M. Wagner a fait entendre de mieux. La marche est d’un beau caractère, bien que l’idée musicale sur laquelle elle repose appartienne à Mendelssohn, comme on peut s’en convaincre en consultant la marche du Songe d’une nuit d’été. Interrompue par le chœur des fiançailles,