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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/225

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physionomies presque bestiales, qui semblent l’œuvre d’un art moitié puéril, moitié barbare. Et ce ne sont pas des figures rapportées ; elles sont taillées par le même ciseau et dans le même bloc que les corps. N’est-il pas évident qu’il y a là parti-pris ? Et quelle peut en être la cause, si ce n’est quelque concession volontaire ou forcée à d’aveugles et impérieux préjugés ? On peut donc hasarder la même conjecture pour notre marbre d’Eleusis, et là du moins la concession, si elle existe, n’a pas de si graves conséquences. Autre chose est un pied quelque peu défectueux, autre chose une tête hideuse. Le pied s’oublie bien vite et se pardonne volontiers ; ce n’est pas là qu’est l’âme, la pensée, l’homme même : il est dans le visage. C’est au visage que, malgré soi, on regarde avant tout. Aussi les statues de Munich, si précieuses et en partie si belles, sont entachées d’un vice radical : ces visages glacés ne permettront jamais qu’elles excitent un plaisir sans mélange, une complète admiration.

Le bas-relief d’Eleusis, s’il est, comme les marbres d’Égine, partiellement archaïque, l’est dans des conditions tout autres. Son archaïsme est circonscrit dans des accessoires subalternes ; loin d’étouffer sa beauté, il sert presque à la faire valoir. C’est un contraste et un attrait de plus. Ce premier pas franchi, vous marchez de surprise en surprise. Toute question de date et d’origine, tout problème archéologique s’efface de votre esprit ; qu’importe pour quelle raison, dans quelques parties de son œuvre, l’artiste a voulu se vieillir ? Vous n’êtes occupé que de ce qu’il a fait, vous écoutez ce qu’il vous dit, vous le suivez sur les hauteurs où il s’élance. Bientôt l’émotion vous gagne, vous sentez ce frémissement secret qu’inspire la vraie beauté ; vous êtes tout entier au bonheur d’admirer : bonheur si rare, même devant des antiques ! Tant de marbres réputés beaux sont sans âme, sans cœur, et vous laissent arides ; tant d’autres ne vous touchent qu’à moitié. Des demi-jouissances, on en trouve à foison pour peu qu’on ait le goût des arts et qu’on les aime assez pour en jouir avec indulgence. Dans le sol le plus maigre, il y a toujours quelques parcelles d’or ; mais quel pauvre régime que de les ramasser ! qu’on a besoin de temps en temps de tomber sur la mine elle-même et de la suivre à plein filon ! C’est cette plénitude, cette surabondance qui vous attend à l’École des Beaux-Arts, devant ce nouveau chef-d’œuvre.

Monumentale et expressive, voilà les deux paroles qui résument le mieux les caractères de cette sculpture. Elle est grande, elle est imposante comme le temple le plus majestueux, et sous cette grandeur elle exprime la vie, non pas la vie sensible seulement, cette vie qui anime les corps comme la sève circule dans les plantes, mais une vie profonde, individuelle et caractérisée. — Ce bel adolescent, ce Triptolême aux formes vigoureuses, à la mâle beauté, regardez