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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/199

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dans l’histoire celui d’un modeste officier, bien inconnu de presque tous les sériciculteurs, presque oublié de ceux-là mêmes dont il a transformé l’existence. Pourtant, ne fût-ce qu’à titre d’arrière-neveu, il doit m’être permis de réclamer pour le capitaine François de Carles la part qui lui revient dans cette succession d’efforts concourant tous à un même résultat. M. de Gasparin constate dans son ouvrage que, malgré l’exemple donné par M. de Camprieux, consul du Vigan, et les encouragemens de toute sorte prodigués par les états du Languedoc, les Cévennes étaient restées fort en arrière de leurs voisins de la plaine dans la culture du mûrier ; il attribue le mouvement séricicole qui se produisit vers le milieu du XVIIIe siècle aux rigueurs inusitées de l’hiver de 1709. Il est peu probable cependant qu’un froid assez violent pour faire périr les châtaigniers eût grandement encouragé les agriculteurs à planter des mûriers, arbre regardé, surtout alors, comme exigeant une température bien plus douce que le vieux nourricier de nos montagnards cévenols. Pour arracher ceux-ci à leurs antiques habitudes et leur faire adopter une culture nouvelle, il fallait évidemment que quelqu’un se dévouât à cette œuvre, et c’est ce que fit le capitaine Carles. Il avait servi en Italie ; là, il avait vu quelle fortune était, pour le plus humble prolétaire, la culture du mûrier, l’élevage des vers à soie. Propriétaire à peu près unique d’un petit vallon qui descend de l’Aigual, la plus haute montagne des Cévennes, il voulut, une fois rentré dans ses foyers, populariser l’industrie dont il avait admiré les résultats. À cette époque, quelques Sullys, quelques Colberts, disputaient seuls le sol aux châtaigniers, qui descendaient jusque dans le fond des vallées ; le territoire entier de la commune actuelle de Valleraugue produisait à peine deux mille kilogrammes de mauvais cocons. Le capitaine Carles, reprenant la tradition perdue depuis M. de Camprieux, arracha des châtaigniers et les remplaça par des mûriers. Pour arroser ceux-ci, il éleva des chaussées et construisit des aqueducs. À mesure qu’un champ se trouva défriché et planté, il le céda à tout prix, à toute condition. Il morcela ainsi presque toutes ses terres et amoindrit considérablement sa fortune ; mais il enrichit le pays. L’impulsion, partie du petit vallon de Clarou, se propagea rapidement. Les résultats parlaient trop haut pour ne pas être entendus. Aujourd’hui, partout dans nos départemens méridionaux, c’est la montagne qui a dépassé la plaine en sériciculture. Dans les vallées des Cévennes, les châtaigniers ont entièrement fait place aux mûriers, qui remontent sur le flanc des montagnes, parfois jusque dans le voisinage de la région des hêtres, et la commune de Valleraugue, qui ne compte pas quatre mille âmes, produit annuellement 200,000 kilogrammes de cocons, classés parmi les meilleurs du monde.