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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/177

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D’autres moulins imitèrent en tous points ce mouvement, et de proche en proche le signal se répéta dans tout le canton.

— Jagut, dit le réfractaire, les troupes sont sur pied. Les moulins ont parlé…

— Sauvons-nous, dit le bossu ; je suis tombé entre les mains des chouans, puis dans celles des gendarmes, et je n’ai point envie d’être arrêté par les soldats.

— Attends-moi ici, dit Charlot ; mon fusil est caché dans le creux du chêne que tu vois là, tout près ; il faut que je l’en retire… Je le tiens ; il est chargé, et dans ma poche j’ai des munitions… Marchons vite.

Le tisserand et le réfractaire marchaient derrière la haie, de manière à pouvoir fuir à travers champs. À quelques centaines de pas devant eux se montrèrent bientôt les pompons jaunes d’une douzaine de voltigeurs qui s’avançaient lentement, comme des hommes las et ennuyés. Le métier de batteurs de haies ne leur plaisait guère ; arrivés depuis peu de jours dans le pays, ils le parcouraient pour la première fois. Ils allaient donc, le fusil sous le bras, fredonnant à voix basse quelque refrain de bivouac, sans se douter que les moulins avec leurs grands bras signalaient aux réfractaires leur marche matinale. Fils de cultivateurs pour la plupart, ces soldats contemplaient la campagne avec une certaine mélancolie ; l’aspect des champs éveille toujours des idées de paix et de tranquille bonheur qui portent à la rêverie.

Les militaires arrivaient donc par l’étroit chemin. Le bossu terrifié s’était guindé sur la tête d’une souche creuse dans laquelle il se laissa glisser ; il y disparut complètement sous des masses de lierre. Son compagnon, le réfractaire, blotti au pied du même arbre, immobile, retenant son haleine, épiait la marche des voltigeurs. Ceux-ci passèrent, en donnant çà et là quelques coups dans les buissons, comme le chasseur qui veut lever un lièvre. — Il n’y a pas plus de chouans que de bédouins dans ce pays-ci, dit un caporal.

— Tu verras, répliqua tout bas Charlot Gambille, qui tenait son fusil armé,

— C’était bien la peine de nous faire lever à deux heures de la nuit, reprit un soldat.

— Silence, interrompit le sergent ; je t’enverrai à la salle de police, toi… Voyons, conservez vos distances ; vous voilà en désordre comme des paysans qui reviennent de la foire…

Quand trois cannes vont aux champs,
La première va devant…

À ce vieux et gai refrain, chanté en nasillant par le clairon, tous les voltigeurs éclatèrent de rire, et le détachement, retrouvant sa