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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/174

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— S’il y a des récompenses, elles ne seront pas pour vous, mes pauvres gars, répondit la vieille femme ; mais s’il y a des coups à recevoir, vous en aurez la meilleure part. À ta place, Charlot, j’irais faire ma soumission… Une fois ton temps fini, tu reviendras au pays, tu retrouveras ma petite-fille Françoise en âge de s’établir… Elle ne peut pas songer de si tôt à se marier ; une enfant de dix-huit ans qui n’a pas encore amassé un sou d’épargne.

— Ma mère a raison, dit tout bas le fermier Jacques Aubin ; les anciens ont vu plus de choses que nous ; ils donnent de bons conseils !… J’ai été soldat, moi, j’ai fait la guerre, et j’en suis revenu.

Le jeune réfractaire baissait les yeux, et ne répondait pas. Les trois petits garçons de la ferme, ceux-là mêmes qui la veille au soir avaient eu si grand’peur à la vue de l’Eclairoux, venaient de se glisser auprès du foyer, à demi éveillés, bâillant encore, et se frottant les paupières. Ils regardaient avec surprise le grand Charlot, qui se tenait immobile et pensif sous le manteau de la cheminée, comme un écolier en pénitence, tandis que la lumière fumeuse de la résine dessinait vaguement sur le mur de l’âtre la silhouette du tisserand bossu. Ce qu’ils faisaient là tous les deux, et comment ils étaient venus, les enfans ne parurent pas s’inquiéter de le savoir ; ils ne le demandèrent à personne. Françoise, leur sœur aînée, vint jeter quelques brassées d’épines dans le foyer pour ranimer la flamme, et Jean, le plus petit des trois frères, monta sur le bahut pour décrocher la cage d’osier, prison fragile dans laquelle il tenait captif un geai turbulent et criard. L’oiseau, rendu momentanément à la liberté, courut en sautillant sur les bancs de bois et sur la table où Françoise achevait de servir le premier repas du matin. Il y avait une assiette et un morceau de pain pour chacun des deux hôtes que le hasard avait réunis sous le toit hospitalier de la ferme. Le tisserand Jagut déjeuna de bon appétit ; il n’en fut pas de même de Charlot Gambille, qui mangea rapidement et sans rien dire. Les premières lueurs du jour étaient pour lui le signal de la fuite. Déjà le fermier Jacques Aubin attelait ses bœufs, en compagnie de l’aîné de ses garçons, pour aller au labour ; les deux jeunes frères conduisaient les vaches au pâturage, et l’aïeule, qui s’était habillée derrière les épais rideaux de serge, s’installait devant son rouet, auprès du feu. On était au lundi matin. Le travail recommençait avec la semaine. Françoise allait et venait par la maison, mettant tout en ordre, frottant la table et les armoires, agitée, mais silencieuse.

— Vous êtes bien heureux, vous autres, de pouvoir rester en paix chez vous et de travailler librement ! dit Charlot à la jeune fille ; moi, il faut que je parte… Adieu, Françoise ! — Et il ajouta à voix basse : — Viens, que je te parle.

Françoise sortit à petit bruit, et quand ils furent tous les deux