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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/167

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Puis, prenant leur course droit devant eux, à travers les ornières, dans l’eau, dans la boue, se poussant, se heurtant, se culbutant, ils arrivèrent, crottés, mouillés, frappés d’épouvante et haletans, au village des Brandes. Le paquet de fil s’était échappé des mains de celui qui le portait. Les trois frères, se trouvant au milieu du petit hameau, frappèrent à coups redoublés à la première porte qui se présenta devant eux.

— Qui va là ? demanda prudemment le maître du logis, Joseph Gambille, vieux journalier qui vivait seul dans sa pauvre maison.

Personne ne répondant, le vieillard entr’ouvrit le volet de sa fenêtre, et, rassuré par la vue des trois enfans, il se décida à tirer le verrou de la porte.— En conscience, c’est les petits gars de La Tremblaye, dit-il en les faisant entrer, qu’avez-vous donc à être si pâles ?… Vous a-t-on fait du mal ? Y a-t-il quelque malheur chez vous ?…

L’aîné des trois frères raconta comment, s’étant mis en route pour apporter un paquet de fil au tisserand Jagut, ils avaient rencontré l’Eclairoux.

— En êtes-vous bien sûrs ? demanda le journalier en remettant le verrou de sa porte.

— Il a passé devant nous comme une flamme, répondit René, et si vite, si vite, que nous avons eu bien du mal à nous sauver, n’est-ce pas, Pierre ?

Pierre et Jean affirmèrent que René disait vrai. Ils croyaient, tant ils étaient effrayés, avoir vu deux ou trois flammes bleues à leurs trousses, et même le plus petit en avait perdu un de ses sabots dans sa course précipitée.

— Allons, mes enfans, dit le journalier, le paquet de fil et le sabot se retrouveront demain au jour. Il faut retourner chez vous ; je vais vous reconduire, attendez que j’allume ma lanterne.

Le vieux journalier eût préféré se mettre tranquillement au lit et dormir dans sa cabane bien close ; mais, par pitié pour les enfans effarés qui n’osaient se risquer seuls par les chemins après ce qu’ils venaient de voir, il se décida à les reconduire vers la ferme de La Tremblaye. Ils marchèrent tous les quatre d’un pas mal assuré, n’osant point porter les yeux en haut de peur d’apercevoir la terrible lumière bleue. Il était bien huit heures du soir, depuis trois grandes heures le soleil avait disparu de l’horizon ; la nuit régnait donc d’une façon complète, la nuit qui jette dans les âmes l’inquiétude et la peur. Sous l’empire des ténèbres, le vieillard et les enfans parlaient à voix basse comme s’ils eussent redouté d’être entendus de quelque invisible ennemi. Enfin ceux-ci, se voyant près d’arriver à la ferme, commençaient à reprendre courage, tandis que celui-là, se trouvant un peu éloigné de chez lui, devenait de plus en plus accessible à la frayeur. — Mes petits gars, dit le journalier, vous