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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/158

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l’un et l’autre inconnus comme substances dans lesquelles est supposée l’inhérence de ces qualités ou de ces phénomènes. Nous pouvons les appeler le moi et le non-moi, l’esprit et la matière, mais nous n’en savons rien de plus. La substance inconnue de chacune des deux séries de phénomènes n’est qu’une inférence que nous ne pouvons nous refuser à tirer de l’existence des phénomènes connus. La distinction des deux substances est uniquement tirée de l’incompatibilité qu’il semble y avoir entre les deux séries de phénomènes, qui ne peuvent par aucun artifice se réunir en une. Hamilton insiste extrêmement sur cette idée de la relativité de nos connaissances. Il va jusqu’à dire que l’homme

Rerum ignarus imagine gaudet.

Cependant, cela dit, comme Reid, qui, après avoir pris ses précautions contre le dogmatisme philosophique, s’abandonne aux croyances du dogmatisme naturel, Hamilton n’engendre plus aucun doute sur la réalité de l’objet de la conscience et de l’objet de la perception. Ici il est bien du parti de la philosophie du sens commun.

Nous ne connaissons que parce que nous savons que nous connaissons. En français, on est obligé d’appeler conscience [1] cette faculté ou plutôt ce fait qui n’est que par abstraction distinct de la connaissance, car il est en partie le fait de la connaissance même. C’est le fait par lequel le moi s’attribue tous les actes de connaissance externe ou interne qui se passent en lui. Ce n’est pas une faculté spéciale, comme l’ont cru Reid et Stewart ; c’est la condition générale, c’est la forme constante de l’exercice ou même de l’existence de toutes nos facultés. La preuve, c’est qu’on ne peut, même dans l’abstraction, supposer la conscience en acte sans que cet acte soit en même temps celui de telle ou telle de nos facultés. La conscience vide n’est pas ; elle est successivement la connaissance, le souvenir, la perception, etc., en tant que nous en avons conscience. Quand nous percevons une chose, il serait aussi exact de dire que nous en avons conscience ; car dans l’acte de perception, l’objet perçu, la perception, et la conscience sont indivisibles. Ici Hamilton enchérit, s’il est possible, sur la doctrine caractéristique de l’école écossaise, en montrant que tout acte de connaissance proprement dite par nos facultés directes est un acte de connaissance immédiate, et que la réalité de l’objet connu et de l’acte de connaissance forment un tout solidaire qu’il faut accepter ou rejeter tout entier. Je n’aurais rien à objecter aux excellentes analyses psychologiques par lesquelles il justifie sa thèse, si, après s’être élevé si fortement contre

  1. Les Anglais ont, pour exprimer ce que nous exprimons ici, le mot consciousness. Leur mot conscience signifie la conscience au sens moral, ou le discernement intime du bien et du mal.