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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/150

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le roman d’un cours de philosophie. Moi-même je rabattrais quelque chose de son enthousiasme, et, bien que grand admirateur de Hamilton, je ne pourrais lui accorder sans débat qu’il ait rendu plus de services au vrai progrès de la philosophie qu’aucun penseur depuis mille ans. La reconnaissance du disciple l’emporte, mais je la conçois, et surtout je lui sais gré d’avoir peint avec autant de vérité que de chaleur cet empire inconcevable que prend sur la jeunesse l’enseignement, je devrais dire la révélation de la philosophie. Tous ceux qui ont traversé les études classiques n’en ont pas fait l’expérience : il peut leur avoir manqué une facilité naturelle, une attention suffisante, une occasion favorable, un enseignement qui se fît saisir ; mais on ne rendra jamais à ceux qui n’ont point passé par une pareille épreuve l’effet de cette nouveauté inattendue sur un jeune esprit cultivé, développé, excité, mais fatigué et comme desséché par l’enseignement des classes où il semble qu’il n’y ait autre chose à faire en ce monde que de bien écrire. Pendant de longues années d’un travail très ingrat, très difficile, et que n’égale sous ce rapport presque aucune des occupations de la vie de l’homme fait, l’écolier n’a guère appris que l’art des mots. Les savoir, les choisir, les assortir, voilà ce dont on l’a surtout entretenu. Sans doute son jugement s’est formé dans ce laborieux apprentissage ; sans doute il peut avoir acquis du goût, de la sagacité, de la promptitude à comprendre ou à exprimer ; mais quoi ? mais pourquoi ? Quel est le sujet et le but de ce talent qu’on lui a si fort recommandé d’acquérir ? Ces facultés qu’on a aiguisées en lui, il ne les connaît même pas ; leurs procédés, il les a employés d’instinct, il n’en a pas la claire conscience. Il n’a réfléchi ni sur rien ni sur lui-même, car rien n’existe que pour être dit, et lui-même n’a été dressé qu’à bien dire. La vie, la société, la nature, on ne lui a parlé d’aucune chose comme réelle. Il semblait que tout fût de style, et que le monde n’existât pas en soi et ne se vît tout au plus qu’au théâtre. Malgré les efforts de tant de maîtres habiles, voilà ce qui reste trop souvent à un écolier intelligent de tout l’enseignement classique ; mais dès qu’il a passé le seuil du cours de philosophie, fût-il entré là, inattentif, imprévoyant, pour peu que le professeur parle avec quelque force et quelque conviction, un monde nouveau s’ouvre à sa voix. Tout s’explique à la fois pour l’auditeur novice, qui conçoit enfin que l’art n’est qu’une forme, un transparent aux brillantes couleurs, qui recouvre des réalités solides et vivantes. Il pénètre dans le secret de sa propre pensée, il se rend compte des mouvemens de son âme et des opérations de son esprit ; de l’art il s’élève à la science, et de la science à ce qui est véritablement, Dieu, le monde, l’humanité, lui-même enfin ; il en parlait jusque-là, maintenant il y pense. Il comprend