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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/135

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tive. Puis, quand la foule l’environne et qu’il prêche, il ne va pas demander à des déductions métaphysiques, à des formules laborieuses les lois de la vie et les conditions du salut. Sur tous ceux qui l’entourent, il jette sans chagrin un regard de compassion ; il élève leurs yeux et leur entr’ouvre le ciel pour leur montrer un Dieu plus indulgent que ne l’avait été Jehovah.

Voilà la législation qui a contribué à nous faire ce que nous sommes, bien plus qu’une supériorité de nature que nos races invoqueront justement peut-être à l’égard des Chinois, mais non en face des Hindous, puisque ceux-ci ont été les parens de tous nos ancêtres. Nous avons été admirablement servis par les circonstances : l’Inde nous avait transmis ses goûts spéculatifs et ses instincts élevés ; la philosophie savante et délicate qui s’était élaborée dans les plus nobles esprits du peuple le mieux doué de la terre s’est enrichie pour nous des convictions monothéistes de la Judée, adoucies par la charité merveilleuse d’un législateur surhumain ; héritiers à la fois de l’expérience, des acquisitions et du génie différent de plusieurs races, nous avons eu pour maîtres Platon, Moïse et Jésus-Christ. C’est dans cette éducation qu’il faut chercher la raison de notre supériorité. Nous avons été moins loin que nous ne le croyons peut-être des extravagances de l’Inde ; parmi les solitaires et les ascètes des premiers temps chrétiens, plus d’un s’est imposé des mortifications et des épreuves insensées que l’on pourrait croire empruntées aux mendians du Gange. Plus tard, les disciples stigmatisés de saint François[1], dans ces derniers siècles les mystiques, ont assez fait voir que le génie de l’Occident répugnait moins que nous ne le pensons aux excès de la folie religieuse. Heureusement le travail, la vie active, que le christianisme encourageait, l’ont retenu sur la pente de cet abîme où l’abus de la contemplation a précipité les disciples de Siddhârtha : saint Benoît, en imposant à ses cénobites le travail des mains, les a sauvés du péril où les jetait saint Basile avec ses grandes communautés religieuses, créées sur un type qui lui avait été transmis du fond de l’Orient. Mêlés aux luttes journalières de la vie, l’acceptant avec ses alternatives inégales de jouissances et de peines, nous sentons bien, au milieu de ses déceptions, de ses faits inexplicables, de ses injustices constantes, qu’elle ne saurait se suffire à elle même, qu’une grande loi nous échappe, et qu’il en faut chercher le but ailleurs. Si, dans les efforts que nous faisons pour pénétrer cette loi, nous ne trouvons rien qui puisse répondre d’une façon précise à ces questions autour desquelles l’homme semble condamné à tourner toujours sans jamais les résoudre, du moins nous entrevoyons l’infini, Dieu, l’âme immortelle ; nous ap-

  1. On peut voir une étude fort curieuse de M. A Maury sur ce sujet dans la Revue du 1er novembre 1854.