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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/120

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plets du Bouddha et de ses déductions en apparence ingénieuses, mais établies bien plus sur des mots que sur des idées justes et claires. Né, à ce qu’il semble, pour ne regarder que sur cette terre, et pour y vivre en l’exploitant de son mieux, il pouvait se satisfaire d’une religion qui, tout en médisant de notre monde, ne montre guère autre chose à travers toutes les transmigrations. Quoi qu’il en soit, le bouddhisme n’a pas tardé à produire partout où il s’est implanté des pratiques idolâtres et des superstitions repoussantes ; c’est lui qui semble avoir arrêté la Chine dans la voie du progrès spirituel et moral, en supprimant la notion de Dieu, en faisant mal connaître la véritable valeur de la vie, en plaçant devant les esprits un idéal insuffisant.

Ce n’est pas que nous partagions d’une manière absolue le jugement qu’une partie des savans qui se sont occupés du bouddhisme, et particulièrement M. Barthélémy Saint-Hilaire, ont porté du nirvana. Il est impossible d’y voir l’anéantissement, l’extinction complète de l’âme en même temps que du corps. Aujourd’hui même les docteurs de la religion bouddhique dans l’île de Ceylan protestent contre une telle interprétation, et un élève de Burnouf, M. Obry, nous semble avoir bien établi[1] que le pur, le fortuné, l’immortel nirvana, l’état futur du Bouddha parfait, le joyau de l’omniscience, le plus précieux de tous les biens (nous citons quelques-uns des noms et des épithètes par lesquels le Lotus de la bonne loi désigne constamment le nirvana, ne peut pas représenter le néant, et que l’anéantissement de l’âme eût été une récompense dérisoire pour tous ceux que Çâkyamouni éloignait des biens de ce monde. Ses prédécesseurs, les brahmanes et les sankhyas, école schismatique athée, dont le chef Kapila était antérieur au Bouddha de deux ou trois cents ans, avaient admis l’immortalité de l’âme. Les premiers, à la suite de ses transmigrations, lorsque la série des épreuves était épuisée, la faisaient rentrer dans la grande âme du monde ; ils ne l’anéantissaient pas, ils la divinisaient dans le sein de Brahma. Kapila représente l’âme individuelle, éternelle, infinie, cherchant à s’isoler de ce monde et pénétrant, quand elle parvient à échapper au cercle fatal des renaissances, dans un ciel mal défini, le Kâivalyam, où elle demeure dans un état assez vague, mais qui du moins lui laisse sa persistance et son individualité. Oter à l’âme ces privilèges, que l’Inde admettait unanimement, devait être impossible au temps du Bouddha : c’eût été reculer au-delà même du point de départ de toutes les croyances indiennes. Seulement Çâkyamouni a eu le grave tort de laisser planer sur cette question une grande incertitude ; il n’y

  1. Du Nirvana indien, par J.-B.-F. Obry ; Amiens 1856.