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Page:Revue des Deux Mondes - 1860 - tome 26.djvu/1003

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l’excitation qu’aurait dû donner aux esprits une tentative si neuve en France, et qui, à l’application, soulève de si nombreux et si intéressans problèmes ; — quoique la transition du système de la prohibition au système de la liberté commerciale doive entraîner de profondes modifications dans les mœurs et les institutions politiques d’un peuple, et y affecter les intérêts et l’équilibre des diverses conditions sociales, — un si grand acte, si gros de conséquences, a remué à peine et agité presque silencieusement quelques intérêts privés, n’a provoqué aucune ardeur de curiosité et d’application dans les intelligences, a laissé l’opinion froide, inattentive et distraite. L’effet moral, l’effet public de la nouvelle politique commerciale a été manqué. Quelle est la cause de cet avortement ? C’est avant tout la diversion persistante des questions extérieures. Certes la première condition du succès d’une réforme économique, c’est la sécurité politique. Grâce aux questions étrangères où nous sommes demeurés enchevêtrés, cette sécurité a fait défaut. Nos vœux ne font donc qu’interpréter logiquement les intentions qui ont animé le gouvernement dans la conception de sa politique commerciale, lorsqu’ils appellent, même au prix de quelques faciles concessions, la fin de ces difficultés diplomatiques qui ont donné à croire au pays, au moment même où on l’appelait à s’occuper de ses affaires intérieures, que nous allions nous enfoncer plus que jamais dans le périlleux fouillis des complications européennes et des entreprises étrangères.

Si la diversion de la politique étrangère devait nuire à l’effet d’opinion de la nouvelle politique commerciale, il faut reconnaître aussi que la réforme rencontre des obstacles et des écueils dans notre organisme politique. Les libertés sont solidaires, on s’en convaincra utilement un jour, nous l’espérons. En attendant, nous faisons l’épreuve de la fâcheuse influence que l’engourdissement de la liberté politique exerce sur les autres libertés, sur celles qui paraissent plus innocentes, et dont on voudrait favoriser le développement. Le succès d’une politique commerciale n’est point accompli parce que l’on en a énoncé les principes ; il ne résulte pas non plus de la simple correction des chiffres dans les colonnes d’un tarif de douane : il dépend surtout des hommes chargés de combiner et de préparer les détails d’application de cette politique et de la façon dont elle sera appliquée. Nous ne craignons pas de le dire, la réforme commerciale subitement entreprise cette année aurait dû provoquer des travaux gigantesques d’enquêtes, d’élaborations législatives, d’études et de discussions de presse. La grandeur de la tâche était encore accrue parla nécessité de tout faire à la fois, pressé que l’on était par le temps. Il y eût eu là de quoi remplir la session la plus laborieuse qui ait jamais absorbé le parlement d’un peuple libre.

Qu’on juge, par un simple fait, de l’importance des questions accessoires qu’il faut résoudre pour équiper en quelque sorte notre industrie avant de la lancer dans le champ de la concurrence. Le gouvernement avait compris que de nombreux industriels seraient surpris par la réforme avec un outillage insuffisant