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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/997

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par trouver certain charme dans le jeûne et les corrections pénitentiaires que la règle du couvent lui ordonne de s’appliquer, et certainement il existe plus d’un jeune notaire jadis doué d’imagination, et qui se croyait l’étoffe d’un poète, qui a fini par trouver des jouissances particulières dans la rédaction d’un contrat de vente ou d’un testament. Un homme qui a passé sa vie dans des occupations intellectuelles mettra avec bien plus de facilité encore ses plaisirs en harmonie avec son devoir. Il n’est pas étonnant qu’un tel homme ait l’ambition d’écrire ; ce qui serait plus étonnant, c’est qu’il n’eût pas cette ambition. Il n’a pas besoin de génie, ni de sentir qu’il a quelque chose de nouveau à apprendre au monde, pour être poussé à écrire ; ses habitudes et ses occupations, une sorte d’instinct d’initiation qui nous porte à désirer ce que nous admirons, à nous guinder pour atteindre ce qui paraît vraiment grand, lui suffisent. Les conditions de sa vie étant données, un tel homme écrira donc forcément. Il n’est pas difficile de deviner quels seront les caractères de la littérature qu’il produira. Et d’abord il choisira pour sujet quelqu’un de ces grands et immortels lieux-communs qu’il est chargé d’enseigner, d’expliquer et de commenter ; il écrira sur l’homme, sur la morale, sur la Providence, sur la liberté, en répétant, sous une forme qu’il cherchera à rendre élégante autant que possible, les pensées de toutes les intelligences illustres sur ces redoutables énigmes. Parfois il aura le bonheur d’ajouter au mérite du style élégant dans lequel seront écrits ces résumés quelque fin détail ou quelque ingénieux commentaire dont le monde lettré s’entretiendra deux jours, et qui lui vaudront peut-être pendant un quart de siècle l’ombre d’une célébrité. Combien de doctes jésuites et de diserts oratoriens sont aujourd’hui ensevelis dans l’oubli, qui eurent dans leur temps la réputation de savans hommes et de grands esprits ! En second lieu, cette littérature sera marquée d’un caractère d’abstraction. Cette littérature ne portera pas les couleurs de la vie et de l’expérience personnelle de l’auteur ; elle intéressera quelquefois l’esprit ou l’intelligence, mais rarement elle atteindra l’âme. Séquestré dans la solitude du cloître ou de l’école, l’auteur ne sait de la vie que ce qui se rapporte directement à sa profession, ou ce que lui ont appris ses lectures. Généralement il n’a pas fait ses opinions, il les a choisies parmi celles que lui offrent ses livres bien-aimés. Il ne voit pas sans doute le monde sous un jour faux, mais il le voit à travers les lunettes léguées par la tradition. Enfin cette littérature, fruit de l’étude et des opérations solitaires de l’esprit, est toujours essentiellement conservatrice, amie des traditions en toute chose, depuis les questions les plus hautes de méthode philosophique jusqu’aux plus futiles questions de bon goût et de dilettantisme.