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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/984

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qu’à de rares intervalles, la tribu était gouvernée par un chef adoré de son peuple et redouté de toutes les tribus environnantes, à cause de sa grande sagesse et de son courage. Ce chef eut plusieurs fils, qui tous, dès l’enfance, promettaient de marcher sur les traces de leur père ; mais à mesure qu’ils arrivaient à l’adolescence et quand ils allaient se distinguer parmi les guerriers et les chefs de la tribu, la mort les prenait et les conduisait prématurément au tombeau. Le malheureux père ne pouvait se consoler qu’en reportant son affection et ses espérances sur les enfans qui restaient encore auprès de lui. Enfin ses cheveux blanchirent par le chagrin et par la vieillesse ; il n’avait plus qu’un fils, un seul, le plus jeune, qui était à la fois le plus vigoureux, le plus brave, le meilleur ! Du moins, pour le cœur du vieux guerrier, il était ainsi ; en lui semblaient revivre les vertus de ses frères qui n’étaient plus !

« Le vieillard consacra tout son temps à l’éducation de cet enfant chéri ; il lui enseigna à chasser, le buffle et le daim, à prendre le loup et l’ours, à bander l’arc et à manier la lance. Il l’avait mis, malgré sa jeunesse, à la tête des guerriers de sa tribu ; il lui avait donné l’occasion de surprendre l’ennemi et de rapporter les sanglans trophées de la victoire ; déjà les exploits du jeune vainqueur étaient célébrés dans les chants de guerre, et sa renommée s’était répandue au loin.

« Mais le Grand-Esprit enleva cet enfant comme il avait pris les autres. Le père désolé s’enferma dans sa demeure solitaire ; on ne le voyait plus, personne ne lui parlait, on ne l’entendait ni pleurer ni gémir. Vint le jour où le corps du défunt devait être porté au champ du repos, dans une grande tombe que le chef avait ordonné de préparer. Quand la procession funèbre fut formée, le chef sortit de sa case et se plaça en tête ; mais, à la surprise de tous, au lieu d’être vêtu d’habits de deuil, il se montra en grand costume de guerre, complètement armé, comme s’il allait faire quelque expédition lointaine, tatoué des couleurs les plus brillantes et tout chargé des trophées qu’il avait conquis pendant sa longue et glorieuse carrière.

« D’un pas ferme et résolu, il s’avança jusqu’au bord de la tombe creusée pour son fils, et quand le corps de cet enfant bien-aimé y eut été déposé avec les trésors qui, suivant les idées indiennes, doivent être utiles dans l’autre monde, il s’exprima en ces termes : « Depuis ma jeunesse, je n’ai eu en vue que la gloire et le bien-être de ma tribu, et je ne me suis jamais épargné, soit au combat, soit à la chasse. Je vous ai conduits de victoire en victoire, de telle sorte qu’au lieu d’être entourés de tribus hostiles, vous êtes aujourd’hui respectés et redoutés de tous vos voisins ; on recherche votre alliance, on craint votre colère, partout où se présentent les chasseurs de la tribu. J’ai été votre père, vous avez été mes enfans, durant plus de lunes que je n’en pourrais compter, jusqu’à ce que mes cheveux soient devenus aussi blancs que la neige glacée sur les montagnes. Vous ne m’avez jamais refusé votre obéissance, vous ne me la refuserez pas aujourd’hui. Lorsqu’il a plu au Grand-Esprit d’appeler mes enfans, l’un après l’autre, dans l’enceinte sacrée de ses chasses éternelles, je les ai vu avec résignation porter au tombeau de leurs ancêtres, et je n’ai point murmuré contre sa volonté tant qu’il m’est resté un fils. Sur ce fils, je concentrais tous mes