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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/977

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en paysages et en portraits, les plus curieuses scènes de son voyage. Lorsque le temps était favorable, on se mettait en chasse. Quel admirable pays pour un chasseur et quels beaux coups de fusil dans ces solitudes où abondent le buffle, le loup, le daim, l’antilope, l’ours, et, quand on traverse les marais, le canard sauvage ! Il ne fait pas toujours bon de rencontrer les ours ; l’ours gris surtout est très redoutable, et les plus intrépides parmi les peaux-rouges ne l’affrontent pas volontiers. Les antilopes errent en troupes nombreuses à travers les prairies, mais il faut les atteindre ; dès qu’elles aperçoivent ou sentent le chasseur, elles sont déjà loin. Tuer une antilope est une rare bonne fortune. Les loups et les daims sont beaucoup plus accessibles ; quant aux canards, on les abat par douzaines lorsqu’ils s’envolent lourdement et en troupes serrées à la surface des marais et des lacs.

En lisant les prouesses accomplies par la carabine de M. Kane, plus d’un sportman serait tenté de partir en chasse chez les Crees et les Iroquois ; il y trouverait la véritable terre promise ! Mais, avant tout, qu’il ait bonne santé, vigoureux jarret et estomac complaisant, car il faut, à l’exemple des Indiens, vivre des produits de la chasse, et parfois, à la chasse comme à la guerre, la proie échappe aux plus habiles. Dans plus d’une occasion, M. Kane et ses compagnons de route quittèrent une étape sans emporter de provisions, et ils durent ne compter que sur leurs fusils pour le repas de chaque jour. On ne s’embarrasse pas de bagages quand on voyage à cheval ou même en canot, avec la perspective d’être obligé de porter souvent le canot sur ses épaules. Tel jour c’étaient des buffles et des daims à nourrir une armée ; mais le lendemain aux festins homériques succédait la triste diète, le gibier ne se montrant pas. Pas de fermes, pas de châteaux dans les environs ! La forêt vierge, la savane pliant sous la tourmente et le marais boueux, n’offraient aux voyageurs affamés que de maigres ressources. À défaut de gibier, on cherchait à l’horizon la fumée de quelque campement indien où l’on pût trouver des langues de buffle ou des viandes de conserve préparées à la mode des sauvages. Le plus sûr encore était de gagner au plus tôt une station de la compagnie d’Hudson, où l’on obtenait au moins bon souper et bon gîte. Ce fut ainsi qu’après de nombreuses alternatives d’abondance et de misère, M. Kane, tout en dessinant et en chassant, arriva à Edmonton, puis à Jasper, au pied des Montagnes-Rocheuses. Le mois de novembre était commencé, l’été avait fui, faisant place à un automne de glace et de neige dont nos hivers les plus rudes donneraient à peine une idée.

La saison était si avancée, que les guides n’envisageaient point sans effroi les difficultés du passage à travers les montagnes, La