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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/970

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que les tribus avaient à adresser au président des États-Unis par l’intermédiaire de l’agent américain. Plusieurs orateurs prirent successivement la parole. On réclama surtout contre l’exiguïté du territoire laissé aux Indiens : l’espace ne leur suffisait plus pour la chasse, qui est à peu près leur seul moyen d’existence. « Bientôt, s’écria Ocosch, nous nous verrons acculés à la rive, et, semblables au daim poursuivi par la meute, nous serons rejetés dans les eaux du lac. » Tel est en effet le perpétuel sujet de plainte de la part des tribus qui demeurent encore sur le territoire des États-Unis. Les pionniers américains, médiocrement scrupuleux en matière de droit, repoussent sans cesse l’Indien par-delà les sillons de leurs charrues. Le gouvernement intervient, et, dans son équité, il accorde à la tribu dépossédée soit une indemnité pécuniaire, soit des redevances payables en approvisionnemens et en instrumens de travail ; mais ce n’est là qu’une compensation insuffisante pour des peuplades qui vivent de chasse et qui ont été habituées à poursuivre le gibier sur de vastes étendues de terre.

Il est impossible de mettre d’accord les deux intérêts. Vainement a-t-on essayé de répandre parmi les tribus les notions de l’agriculture et de changer leurs habitudes nomades. On a échoué, car la chasse est pour les peaux-rouges plus qu’un besoin, c’est une passion. Quand le gibier n’est pas abondant, c’est la pêche qui les nourrit ; les lacs et les rivières leur offrent à cet égard de précieuses ressources. En un mot, leurs goûts ainsi que leurs traditions les éloignent de toute occupation régulière et fixe. Il leur faut l’indépendance à travers la plaine inculte ou au fond des forêts. Le fusil et l’arc ont à leurs yeux bien plus d’attrait que la charrue, et ils demeureraient insensibles à l’aspect d’une belle récolte. La civilisation telle que nous la comprenons, le bien-être acheté par le travail, leur est absolument antipathique, même dans les régions rapprochées du Canada. De l’Europe ils n’ont pris jusqu’ici que les vices. Malgré les lois qui prohibent sévèrement la vente des spiritueux aux Indiens, l’eau-de-vie pénètre dans les tribus avec les marchandises apportées à ces foires annuelles que nous décrit M. Kane. Les chefs eux-mêmes, au sortir du grand conseil, où, d’après le témoignage du voyageur anglais, ils ont le maintien si digne et la parole si éloquente, se mêlent aux orgies populaires, qui trop souvent tournent au tragique. L’eau-de-vie abrutit et décime les peaux-rouges ; c’est le poison inoculé à la race indienne, poison mortel qui hâte la disparition déjà si rapide des tribus.

Les crayons de M. Kane ne restèrent pas inactifs en présence de ces étranges modèles. Tour à tour curieux et superstitieux comme des enfans, les Indiens posaient avec empressement devant lui, ou