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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/960

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Au milieu jaillit en pyramide une fontaine dont l’eau, toujours fraîche et limpide, reçue d’abord dans une coupe, s’en échappe frémissante pour retomber dans un bassin circulaire. Plusieurs architectures se rencontrent dans cette élégante rotonde : on dirait que chaque époque a voulu y laisser son type, et cette opposition de styles forme un ensemble original. L’air attiédi de cette salle ouverte au soleil, où le doux murmure de la fontaine se fait entendre depuis des siècles, le jour mystérieux qui filtre à travers les guirlandes de vigne, le silence qui règne sous ce dôme où les broderies de pierre se dessinent sur le bleu du ciel, inspirent une douce rêverie : on croit voir encore les anciens religieux de Cîteaux errer, dans leurs longues robes, sous ces voûtes sonores.

Après le goûter, MlIe Ambroisine, fatiguée de sa course, bercée par le murmure de l’eau et le frémissement des feuilles, s’endormit appuyée contre un des piliers ; le soleil, glissant à travers la verdure, éclairait sa tête de reflets verdâtres qui lui donnaient un ton presque livide. Heureux d’être ainsi rendu à la liberté, le Franciman et la naturelle se prirent par la main et se mirent à courir hors du cloître. Ils arrivèrent bientôt au pied des rochers calcaires qui s’élèvent à une hauteur prodigieuse à une centaine de pas de l’abbaye. Ces rochers singuliers, superposés en lames très minces, forment une gigantesque muraille. À leur base naît la source qui alimente la fontaine de Vallemagne. Une rigole, tracée au milieu d’une belle allée, amène doucement au cloître les eaux limpides, qui sortent d’une petite grotte à demi cachée par des arbustes toujours verts et des plantes aromatiques. Les riches abbés de Vallemagne avaient su tout réunir pour ajouter à l’agrément de leur plantureuse solitude.

Ce fut dans le site agreste de la source que le Franciman passa ses anneaux de verre au doigt de la Clavelette. Le visage de la jeune fille s’illumina d’une joie radieuse, et le panar allait lui demander si elle voulait aussi accepter son amour, lorsque la voix aiguë de Mlle Ambroisine se fit entendre dans l’allée. Par un mouvement instinctif, la naturelle cacha sa main sous son tablier, et courut à la rencontre de la sœur.

Hélas ! Catha ne put dissimuler longtemps les innocens bijoux à l’œil inquisiteur de Mlle Barbot, qui, les découvrant bientôt, en devina aisément l’origine. Elle les brisa entre ses doigts osseux en rappelant durement sa naissance à la naturelle, la vieille fille ajouta même qu’elle chassait de race et mériterait d’être renvoyée à l’hospice.

Le lendemain de bon matin, Mlle Ambroisine s’achemina vers Balaruc-le-Vieux, pour raconter au capélan ce qui s’était passé à l’abbaye de Vallemagne. À la figure bouleversée de la sœur, l’abbé Tabourel comprit que ses amours quadragénaires avaient éprouvé