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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/926

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tiendrait dans de justes limites. Pour la France, en est-il ainsi ? y a-t-il lieu d’encourager l’état à de nouveaux empiétemens, ou de passer condamnation, comme M. Michel Chevalier, sur ceux qui s’y sont multipliés faute d’en bien comprendre les suites ? Qu’on jette les yeux sur les diverses formes qu’affecte chez nous le travail, et on verra combien il en est peu qui soient dans les conditions d’une complète indépendance. Quand l’influence n’est pas directe, elle se fait sentir indirectement, et sans rien exagérer on peut dire que dans notre pays l’état a la haute main sur l’activité publique.

À cela on répond, il est vrai, que si l’état joue en France un rôle excessif, c’est que les individus y ont déserté le leur. Ainsi l’esprit d’association, qui a élevé l’Angleterre à de si belles destinées, est très émoussé de ce côté du détroit, et, à peu d’exceptions près, s’y est montré fort impuissant. Vainement aurait-on attendu de lui ces efforts généreux et ces hardiesses spontanées qui honorent les caractères ou conduisent à la fortune ; cet élément nous manquait. Il a donc fallu que l’état, avec la puissance dont il dispose, se substituât aux individus, et qu’en l’absence d’associations privées il représentât lui-même une grande association qui répondît à tous les besoins et préparât les voies à tous les genres de grandeur. Voilà ce que déclarent des amis de leur pays, toujours prêts à s’exécuter de leurs propres mains. On l’avait dit pour les libertés politiques, on le répète pour l’esprit d’association. Nous ne sommes propres à rien de tout cela ; il serait insensé d’y prétendre ! Qu’il soit permis à ceux qui ont encore quelque fierté de protester contre ces abdications volontaires. L’esprit d’association n’est pas si éteint en France qu’on le prétend ; il a fait ses preuves et les ferait mieux encore, s’il avait plus d’indépendance. Les hommes ne valent qu’en raison du régime dont ils relèvent, et on peut dire ici que les hommes valent mieux que le régime. Dans les institutions de crédit, par exemple, que s’est-il passé depuis cinquante ans ? Toutes les grandes associations ont passé par le baptême de l’administration ; elle s’en est fait des vassales, et n’a laissé aux associations libres qu’un domaine secondaire et véreux. Comment dans ce partage l’esprit d’association aurait-il pu montrer de la grandeur et fournir la mesure de ses forces ? Avec le privilège, il est contenu dans ses mouvemens ; hors du privilège, il est limité dans son action. Ce n’est ni la liberté ni la dépendance complètes, c’est un mélange de l’une et de l’autre, où les établissemens cherchent plutôt le succès dans les faveurs que l’état leur accorde que dans les services qu’ils rendent au public. Qu’on ne s’en prenne donc pas à l’esprit d’association ; il est ce qu’il peut être dans les conditions qu’on lui impose. S’il n’a pas autant d’essor qu’ailleurs, c’est que l’air et l’espace lui manquent, c’est que, partout où le gouvernement se montre, les individus désar-