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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/922

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permanente pendant la paix. Pour ce qui touche à nos instrumens de défense, il n’est pas nécessaire de recourir à cette manière spirituelle d’éluder le débat : on peut l’aborder de front et victorieusement. Quant à la houille, l’alarme est puérile ; plus on en aura pris au dehors pour les services de la paix, plus il en restera dans notre sol pour les services de la guerre. Les gîtes abondent, et si l’exploitation s’en fait dans de meilleures conditions, c’est que la concurrence étrangère s’en est mêlée. Notre situation n’est pas moins rassurante du côté des ateliers de machines, et les faits prouvent qu’on ne doit pas ce progrès à un régime de faveur. La Suisse, qui admet presque en franchise les machines anglaises, n’en a pas moins des ateliers à Zurich, à Berne, à Wintherthur, qui mettent toutes les concurrences au défi. Nos établissemens se sont fait eux-mêmes une place en Allemagne à côté des autres établissemens européens par la perfection et la délicatesse de leur travail ; ils ont ainsi le signe le moins équivoque d’une constitution régulière, une clientèle là où le privilège ne les défend pas. Comment une industrie qui a donné de tels gages ferait-elle défaut à des besoins, quels qu’ils soient, à ceux de la guerre comme à ceux de la paix ? Qu’on se rassure donc : les machines ne nous manqueront pas plus que les houilles, et dans tous les cas ni les unes ni les autres ne nous eussent manqué. Sous un régime libre, nous eussions fait comme la Suisse, qui, pour la fortune de ses ateliers, n’a compté que sur ses ressources locales et le génie de ses habitans.

Puisque cette question se présente, il n’est pas oiseux de l’examiner jusqu’au bout. Quand même il serait prouvé qu’une plus grande liberté dans les échanges rend plus difficiles les ruptures entre les états, faudrait-il pour cela en tirer un motif de condamnation ? On a dit souvent que si l’Angleterre supporte beaucoup de l’Amérique du Nord, c’est qu’elle tremble pour ses approvisionnemens en coton et recule devant l’état de crise qu’amènerait dans ses manufactures une déclaration d’hostilités. Il y a de l’exagération là-dedans. La grande politique n’a pas tant de souci pour les intérêts qu’elle froisse ; elle est un peu comme cette divinité de l’Inde qui aime à briser quelques victimes sous les roues de son char. Si cependant il était vrai que ces relations de peuple à peuple, ce besoin qu’ils ont l’un de l’autre, ces habitudes de commerce qui les lient mieux qu’aucun traité, éloignent les guerres en les rendant plus douloureuses, où serait l’inconvénient ? Il existe assez de passions qui inclinent vers la violence pour qu’on ne repousse pas à la légère cette garantie de repos. Quand toute guerre deviendrait une affaire de calcul, on verrait ce qu’elle coûte, on verrait ce qu’elle rend, et combien peu résisteraient à cette épreuve ! À la longue et sous l’empire de lois plus généreuses, le faisceau des intérêts entre nations se lie-