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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/897

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par centaines sur les bandits et les terrassaient en grand nombre. La place devint trop chaude pour les assaillans, qui tournèrent le dos et s’enfuirent dans toutes les directions. Nous fîmes une trentaine de prisonniers, qui furent gardés dans une tente jusqu’au lundi matin : ils furent alors traduits devant les magistrats et condamnés au maximum de l’amende. Quant à mon magistrat ivrogne, il fut condamné à une amende de vingt dollars et signalé au tribunal le plus proche, qui le destitua. »


On comprend aisément ce qu’une mêlée pareille avait dû jeter d’agitation et de désordre dans les esprits : il semblait impossible de ramener au calme la multitude échauffée par la lutte ; aucun prédicateur ne voulait se hasarder à prendre la parole. Cartwright seul, la conscience en repos, parce qu’il croyait avoir rempli un devoir et n’avoir cédé qu’à la nécessité, se sentait surexcité par l’abattement général ; il va trouver l’ancien qui présidait et qui était plus découragé que les autres, et il demande à prêcher. La trompette convoque les fidèles, il s’élance sur l’estrade, prend pour texte : « Les portes de l’enfer ne prévaudront pas contre l’église, » et au bout d’une demi-heure, suivant sa phrase favorite, le pouvoir de Dieu se manifestait dans tout l’auditoire.

Cette nature énergique, décidée, qui savait tirer parti des circonstances les plus défavorables, que les incidens les plus imprévus trouvaient toujours prête, devait plaire singulièrement aux populations remuantes de l’ouest, aux yeux desquelles la force ou morale ou physique est un indice certain de supériorité. La facilité avec laquelle Cartwright passait et revenait du grave au gai, sa fécondité en anecdotes et en paraboles, sa verve sarcastique et ses accès de fougue, ses excentricités même, tout contrastait avec les habitudes solennelles et compassées des prédicateurs ordinaires, tout charmait et subjuguait la multitude. C’était surtout un improvisateur sans pareil ; il fallait qu’il se sentît inspiré par la vue de la foule, par le spectacle de la nature ou par les circonstances : la préparation du cabinet ne lui était pas favorable. La conférence générale se tint une année à Boston, et les méthodistes, que les autres sectes affectaient de dénigrer comme un ramassis d’ignorans et d’incapables, tenaient à faire bonne figure dans une ville qui s’intitule l’Athènes de l’Amérique. Ils désignèrent pour prêcher dans les églises de Boston la fleur de leurs prédicateurs, et ils comptaient particulièrement sur Cartwright. Celui-ci avait fort à cœur de soutenir non-seulement sa propre réputation et celle de son église, mais l’honneur des gens de l’ouest, et il se donna une peine extrême pour préparer deux sermons. Les Bostoniens trouvèrent qu’il prêchait comme tout le monde. Mortifié de cet échec, il abandonna toute préparation, et la troisième fois il se donna libre carrière ; il prêcha comme au milieu des bois : son succès fut immense.