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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/884

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Il serait sans objet de passer en revue toutes les célébrités du méthodisme naissant : constatons seulement que les populations de l’ouest conservent un pieux souvenir des missionnaires dévoués qui les ont appelées à la vie chrétienne. Tous n’étaient pas, il s’en faut, des hommes aussi instruits et aussi remarquables qu’Asbury ou M’Kendree : beaucoup se recommandaient par leurs vertus et par leur zèle plus que par leur savoir et leurs lumières. Le méthodisme n’avait alors ni le temps ni les moyens de former un clergé lettré ; il usait de toutes les ressources à sa portée. L’esprit de prosélytisme faisait de chaque converti un missionnaire de plus : la croyance que Dieu parle également à tous les cœurs, et que tous les hommes peuvent, à un moment donné, recevoir l’inspiration d’en haut, conduisait à agréer les services de quiconque se sentait appelé à prêcher. On ne pouvait d’ailleurs demander qu’à des hommes nés dans l’ouest et rompus à la vie des bois d’affronter les fatigues et les privations de ce rude apostolat. Quelques-uns de ces prédicateurs étaient des demi-sauvages, fort dépayses quand ils se voyaient aux prises avec la civilisation. En voici un exemple ; la scène se passe chez le gouverneur de l’état d’Ohio.


« C’était l’usage en ce temps-là de manger un morceau avant qu’on servît du thé ou du café. Mme Tiffin s’enquit d’Axley s’il voulait une tasse de café ou de thé. Celui-ci lui demanda si elle avait du lait, et, sur sa réponse affirmative : « Eh bien, dit-il, donnez-moi du lait ; les gens de ce pays m’ont presque échaudé l’estomac avec leur thé et leur café, que je n’aime guère. » Je crus que le gouverneur allait éclater, mais il se contint ; j’aurais volontiers quitté la table pour rire à mon aise, mais comme je jetai les yeux sur Mme Tiffin, elle prit son air sérieux et me fit un signe de tête.

« En allant me coucher, je dis à Axley : « Frère, vous êtes certainement l’être le moins civilisé que j’aie jamais vu. N’apprendrez-vous jamais à vous bien comporter dans le monde ? — Qu’ai-je donc fait ? me demanda-t-il. — Ce que vous avez fait ? Vous avez pris à pleines mains une cuisse de poulet, et vous l’avez déchirée à belles dents au lieu de la couper, puis vous avez sifflé le chien et vous lui avez jeté l’os au milieu du tapis. Bien plus, à la table du gouverneur, et en face de sa femme, vous allez vous plaindre des gens qui vous échaudent l’estomac avec du thé et du café ! » Il fondit en larmes, et me dit : Pourquoi ne m’avez-vous pas averti ? Je n’en sais pas davantage.

« Le lendemain, à notre réveil, il jeta les yeux en l’air et aperçut le plafond. « Bon, dit-il, quand je retournerai chez nous, je dirai à nos gens que j’ai couché dans la maison du gouverneur, une maison toute en pierres, et toute plâtrée en haut comme sur les côtés. »

« Il avait passé sa jeunesse dans une hutte de cannes, et n’avait vu encore que des cabanes en bois : c’était donc merveille pour lui de contempler une maison de pierre et de coucher dans une chambre plafonnée ; mais, je dois le dire, c’était un grand et bon ministre de Jésus-Christ. Il répétait souvent qu’un prédicateur honnête et sincère avait trois démons à combattre, la