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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/870

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de Crab Orchard, qui était le premier établissement américain au Kentucky, et où il y avait un fort. On se résolut à poursuivre et à ne prendre de repos que sous la protection du fort. Sept familles, vaincues par la fatigue ou rassurées par ce voisinage, préférèrent s’arrêter et camper. Elles furent attaquées pendant la nuit et entièrement massacrées, à l’exception d’un seul homme qui prit la fuite à demi nu, et apporta au fort cette lamentable nouvelle. Des volontaires partirent aussitôt à cheval, et allèrent attendre les sauvages au point où ils franchissaient habituellement l’Ohio : là, ils leur tendirent une embuscade, ils en tuèrent le plus grand nombre, et reprirent toutes les dépouilles enlevées aux émigrans massacrés.

C’étaient là des faits de tous les jours, et les jeunes annales du Kentucky sont remplies de récits de semblables massacres. Encore l’hostilité persévérante des Indiens n’était-elle pas le seul danger que l’on eût à redouter. Tous les colons n’étaient pas attirés vers l’ouest par la richesse d’un sol fertile et le bon marché des terrains : on voyait émigrer aussi ces caractères ardens que le goût des aventures possède, ces esprits indisciplinés qui ne peuvent supporter aucun frein, et qui cherchent dans la solitude l’absence de tout contrôle, l’affranchissement de toutes les convenances et de toutes les obligations sociales. Ajoutez que tous ceux qui avaient quelque démêlé avec la justice cherchaient dans l’ouest l’impunité de leurs fautes, et venaient mêler un élément pervers à cette société turbulente et grossière, que l’usage continuel des armes et la pratique assidue de la chasse ne prédisposaient que trop à la violence. La force seule y pouvait établir quelque ordre et quelque sécurité. Écoutons à ce sujet un témoin oculaire.


« Le comté de Logan, en Kentucky, était appelé, quand mon père vint s’y établir, le refuge des coquins. Nombre de gens s’y étaient réfugiés de tous les points de l’Union pour échapper à la justice et au châtiment. Les lois existaient bien, mais elles ne pouvaient être exécutées, et c’était un état social vraiment désespéré. Des assassins, des voleurs de chevaux, des brigands de grands chemins, des faussaires y avaient cherché asile, s’y étaient ligués, et ils y furent un temps en majorité. Les gens honnêtes et soumis aux lois traduisaient bien en justice ces misérables bandits ; mais ceux-ci se sauvaient mutuellement par de faux témoignages. Ils en vinrent à braver toute loi, et se livrèrent à tant d’excès et de violences, que les citoyens honnêtes se crurent réduits à la nécessité de se coaliser, et de se charger eux-mêmes, sous le nom de régulateurs, de faire respecter les lois. On ne peut imaginer un plus misérable état de choses.

« Quelque temps après que les régulateurs se furent formés en association et eurent établi leurs règlemens, les deux partis se trouvèrent en présence à Russellville un jour d’assises. Une querelle s’engagea bientôt, et il s’ensuivit une mêlée générale entre les régulateurs et les coquins : on se battit