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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/855

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autre revenu que les 12 francs 25 centimes par mois que lui paie alors la caisse des invalides de la marine. Est-ce assez pour les services qu’il a rendus, les retenues qu’il a subies ? Jusqu’à présent, l’administration l’a supposé, puisqu’elle n’a point élevé cette pension ; mais les hommes de mer se récrient contre l’insuffisance des allocations, et beaucoup d’armateurs et d’officiers appuient les plaintes des matelots.

Plus heureuse, la classe des armateurs a sur celle des pêcheurs les avantages que donnent les capitaux, l’instruction et surtout l’esprit de conduite et d’économie, fruit d’une condition meilleure plutôt que d’une meilleure nature. La grande pêche revendique une large place dans les causes qui ont valu au commerce maritime la richesse et l’influence, et en ont fait le plus noble des commerces, parce qu’il en est le plus hardi et le plus difficile. Pour prendre dans l’état le même rang qu’en Angleterre, il lui manque seulement des mœurs qui le fixent dans les familles et en accroissent l’importance de génération en génération. Malheureusement à la spéculation laborieuse et patiente des pères succède trop souvent la dissipation effrénée des enfans. Au lieu de continuer, en l’élargissant, la carrière paternelle, comme le plus honorable des héritages, pour mourir à leur tour sur la brèche du travail, on voit beaucoup de fils d’armateurs, à peine maîtres de leur fortune, demander à Paris des plaisirs que la province leur mesurerait d’une main trop avare. Leur patrimoine passe dans les jeux de Bourse, qui tôt ou tard l’engloutissent. La prospérité des pères n’a point fondé pour l’avenir. La nation y perd comme la famille.

À Saint-Pierre et Miquelon, la vie s’écoule à l’abri de ces tentations, et l’on voit peu à peu l’aisance s’accumuler dans les ménages : toutes les heureuses spéculations du commerce local s’y traduisent en chaloupes ou en goëlettes comme en leur seule destination possible. On a vu comment le travail de l’été rend ces placemens lucratifs : la morte-saison n’y offre pas les mêmes ressources qu’en France. Les festins et les danses au dedans des maisons de bois, où l’exemple des Anglais a fait pénétrer le comfortable et une chaude température ; au dehors, les excursions sur les montagnes, la pêche à l’éperlan sur les lacs, quelques courses en traîneaux tirés par les chiens de Terre-Neuve, telles sont les seules distractions de l’hiver. Au risque d’être ensevelis dans les poudrins, tourbillons de neige aux aiguilles acérées et pénétrantes, les chasseurs courent après les animaux à fourrure, renards, loutres, rats musqués, dont les races ont résisté à trois siècles d’extermination. Ils laissent aux Anglais la chasse aux phoques, qui viennent en nombreuses troupes s’ébattre sur les prairies de glace, le long des côtes du Labrador.

Aux premières brises printanières qui soufflent du sud, la ruche