Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/849

Cette page a été validée par deux contributeurs.


Longtemps l’époque du départ fut laissée à la libre appréciation des capitaines, qui se hâtaient d’arriver les premiers à Terre-Neuve pour retenir les meilleures grèves, défendues souvent par des barrières de glace qu’on faisait franchir aux matelots de pied ferme, ce qui causait beaucoup de disputes et d’accidens. Plus tard les armateurs tirèrent au sort les grèves, et le gouvernement de Louis XIV sanctionna cet usage, qui dure encore ; mais la centralisation, allant plus loin, a fixé des dates qu’il n’est pas permis de devancer, quels que soient la bonne volonté des équipages et le souffle favorable des vents.

Dans les ports qui expédient de nombreux navires, le départ a lieu à la même heure, et offre un spectacle solennel que les curieux viennent contempler de loin. Les matelots accourent sur le port d’un pas ferme, comme il convient à des gens résolus, plus préoccupés du succès qui les attend que des soucis qu’ils laissent après eux. Ils sont suivis jusqu’au pont du navire par les mères, les épouses et les filles, qui marchent, non pas éplorées, avec des cris et des larmes indignes de leur mâle courage, mais tristes et gravement recueillies, se demandant avec anxiété si la mer n’engloutira pas encore cette fois quelques victimes comme les années précédentes, et le souvenir des sinistres les plus récens émeut toutes ces âmes qui affectent la confiance. Chaque femme, pour protéger la vie qui lui est chère, a allumé un cierge qui brûle devant l’autel de la Vierge, patronne des marins, et une quête sera faite entre les familles pour faire dire des messes à l’intention des absens. Au signal donné, la flottille s’avance vers le large, portée sur le jusant de la marée, et les regards, les adieux, les bénédictions du cœur et de la main suivent jusqu’au bout de l’horizon ces navires qui déploient au vent leurs blanches voiles, trois-mâts, bricks, goëlettes, rivalisant d’ardeur pour fendre les flots de leur proue, à la fois amincie et renforcée.

La traversée est longue, car huit cents lieues de mer séparent la France de Terre-Neuve. Elle est pénible. La prière du soir, chantée en commun, fortifie les cœurs à la fin des rudes journées de manœuvres. Quatre semaines environ après le départ, si l’on a échappé aux glaces et aux tempêtes, un air plus tiède et les traînées écumeuses des brisans annoncent l’approche des terres. Une atmosphère chargée de brouillards entoure les navires et retiendrait à distance les nouveau-venus ; mais les vétérans savent qu’entre les brumes du large et la côte se trouve souvent une zone lumineuse bien dégagée : ils avancent sans crainte, et, suivant leur destination, arrivent à Saint-Pierre ou à Terre-Neuve.

Bien que tous les navires français aient un droit égal à l’entier domaine des pêches, une longue tradition a créé des habitudes dont