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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/764

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la Pologne et celle de la race slave. Nous allons voir que M. Liszt est toujours le même esprit, et que le nombre des années n’a pas refroidi son enthousiasme, ni modifié sa méthode.

M. Liszt a eu pourtant une bonne idée, qui, sérieusement traitée, aurait pu donner lieu à un ouvrage intéressant. Préoccupé de cette race mystérieuse de vagabonds qu’on rencontre dans tous les carrefours de l’Europe, et qui remplissent surtout les grands chemins de la Hongrie, M. Liszt a voulu étudier les mœurs, les traditions et surtout la musique des Bohémiens, qu’il a vus de près dans sa jeunesse. Les Bohémiens, originaires de l’Asie, fragment d’une race déchue, qui, comme les Juifs, a traversé le monde occidental et des siècles de civilisation en conservant partout l’empreinte d’un type ineffaçable, les Bohémiens ont-ils une musique particulière, et en quoi cette musique diffère-t-elle de la musique européenne ? Les mélodies hongroises apportées par les Bohémiens, et dont M. Liszt s’est fait l’éditeur, sont-elles bâties sur une échelle particulière, et, comme on aime à s’exprimer de nos jours, accusent-elles une tonalité différente de la tonalité moderne ? Qu’est-ce que l’art bohème dont parle M. Liszt ? Y a-t-il un art bohème, russe, allemand, français, ou bien l’art n’est-il pas tout simplement l’art, c’est-à-dire un ensemble de procédés qui servent à la manifestation du sentiment, qui s’empreint, lui, de la variété des caractères et des situations ? Les caractères, les situations, les traditions peuvent changer et varier indéfiniment ; mais l’art, quand il mérite cette qualification, est partout le même dans une époque donnée.

Si M. Liszt se fût posé nettement ces questions, il eût pu les résoudre avec plus ou moins de justesse et de savoir ; mais il serait resté fidèle au sujet qu’il s’était proposé de traiter. Bien au contraire, M. Liszt s’est jeté dans un tourbillon de métaphysique et de psychologie transcendantale dont il n’a pu se dépêtrer malgré les énormes prétentions de science universelle qu’il s’est cru obligé d’étaler. Cherchons cependant à dégager de ce chaos quelques renseignemens utiles.

M. Liszt, qui a parcouru le monde, a rencontré à Bucharest et à Iassy plusieurs troupes de virtuoses bohémiens qui ressemblaient beaucoup à ceux qui habitent la Hongrie. Ces Bohémiens, assure M. Liszt, possèdent des mélodies originales qu’ils accompagnent d’une basse continue qui enferme l’harmonie dans un cercle fort étroit de consonnances monotones. Ces mélodies sont destinées à la danse, qui leur a imprimé le rhythme particulier qui les distingue. Ils s’accompagnent aussi d’une espèce de flûte à plusieurs tuyaux comme la flûte de Pan, et d’une mandoline dont les sons aigrelets, dit M. Liszt, contribuent à efféminer l’harmonie. À en croire M. Liszt, les Bohémiens possèdent un genre de modulation qui n’est fondé que sur le caprice de chacun. Ils ne connaissent aucun dogme, aucune loi qui refrène leur instinct de liberté indéfinie et coordonne leurs inépuisables fantaisies. L’art des Bohémiens n’est ni une science qu’on puisse apprendre ni un métier qu’on enseigne par routine. Qu’est-ce donc ? « Un langage sublime, un chant mystique qui n’est entendu que des initiés. » Voilà pourquoi M. Liszt admire sincèrement l’art des Bohémiens.

La musique des Bohémiens, selon M. Liszt, renferme des intervalles et des rhythmes qui sont inconnus aux peuples civilisés de l’Europe. Leurs