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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/619

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généralement trop bas pour qu’on puisse le cultiver avec succès, et de hauts cyprès couvrent le sol fangeux.

L’uniformité d’un paysage ne fait aucun tort à sa beauté, et le Mississipi en est un magnifique exemple. Il est délicieux de se promener le soir près des fraîches maisons du bord, parmi les fleurs des jardins, alors que la brise maritime vient purifier l’atmosphère énervante, et que les insectes odorans commencent à voler au hasard. À l’ouest, les nuages pourpres nagent dans une atmosphère violette ; à l’est, l’ombre de la terre, projetée sur le ciel, se dessine comme une arche noire ; de tous les points de l’horizon jaillissent de silencieux éclairs. Sur la rive opposée, les maisons à colonnades et les hauts pacaniers reflètent dans l’eau leurs tremblans contours. Les martinets, qui le matin s’étaient envolés vers la rive gauche, reviennent tous ensemble vers la rive droite, et semblent tomber du ciel comme les flocons de neige pendant nos jours d’hiver. Aucun bruit ne se fait entendre, si ce n’est le beuglement de quelque taureau lointain, le coassement des grenouilles, ou la voix du chasseur qui se prolonge en échos sur le fleuve. On éprouve un sentiment de paix et de bonheur, encore augmenté par la vue de ce courant qui entraîne, puissant et terrible, les eaux de tout un continent, sans même faire entendre le murmure d’un ruisseau. En deux battemens de pouls, un million de pieds cubes d’eau s’est écoulé, et cependant cette masse énorme ne produit pas le moindre frémissement dans l’atmosphère qui pèse sur elle avec un poids de dix millions de tonneaux par kilomètre carré. Il y a quelque chose d’effrayant dans ce silence de la force.

La grande industrie agricole du delta mississipien est la culture de la canne à sucre, et cette plante s’harmonise si bien avec le caractère du paysage qu’elle semble en être le complément indispensable. En été et en automne, les champs de cannes apparaissent comme de grandes masses carrées où les feuilles et les tiges sont tellement rapprochées et pressées qu’elles forment pour ainsi dire un énorme cube de végétation. Atteintes de bonne heure par les froids subits de l’atmosphère, les cannes de la Louisiane ne produisent pas de fleurs comme celles des Antilles, et ce manque de fleurs, joint à la multiplicité des feuilles droites et acérées, donne à la végétation une apparence répulsive et sombre. Des armées entières pourraient sans être vues circuler dans les chemins de service qui coupent les plantations à angles droits, car les cannes s’élèvent à une si grande hauteur qu’elles arrêtent la vue comme des murailles, et qu’un homme à cheval n’atteint pas jusqu’au niveau des hautes feuilles. Vers le mois de janvier, les nègres commencent à abattre les tiges, et dans l’espace de quelques jours cette immense plaine, découpée