Ouvrir le menu principal

Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/569

Le texte de cette page a été corrigé et est conforme au fac-similé.


Tout au plus la paix d’Utrecht et la paix de Paris se seraient-elles faites un peu plus tard et autrement : dans l’une la politique de Marlborough, dans l’autre la politique de Chatham, auraient obtenu davantage ; mais enfin dans presque toutes ces importantes occurrences le parti whig a prévalu, et bien qu’aristocratique par les noms illustres qui figurent toujours à sa tête, il a été généralement appuyé par le commerce des villes ou par ce qu’on appelle en Angleterre the money’d interest, ou la propriété mobilière, par opposition à la propriété foncière ou plutôt à cette gentry rurale qui peut être assimilée à une aristocratie comme classe conservatrice. Plus en effet que la noblesse anglaise, les gentilshommes campagnards se sont montrés animés de cet esprit conservateur qui est, sans aucun doute, un important élément de tout gouvernement régulier. Là plutôt que dans l’aristocratie proprement dite, on devrait chercher le contre-poids que l’on félicite souvent l’Angleterre d’avoir opposé aux excès de l’esprit novateur ou de l’esprit démocratique. Ce sont eux, les squires du club d’Octobre, les ancêtres des Western et des Allworlhy de Fielding, qui ont ébranlé les ministères whigs de la reine Anne et fait triompher cette réaction temporaire qui toucha de si près à une restauration. Ce sont eux qui, effrayés et scandalisés par la révolution française, ont donné un parti à la politique de Burke vers la fin du XVIIIe siècle, et formé le corps d’armée de Pitt et de ses imitateurs. Mais la pure aristocratie, la noblesse anglaise pourrait bien avoir plus servi les intérêts de la liberté que les intérêts conservateurs. La part que nombre de ses chefs ont prise sous les Stuarts à la révolution de 1688, après 1688 à l’établissement de la maison de Hanovre, après 1714 aux divers progrès des libertés publiques, est un fait saillant de l’histoire d’Angleterre, un fait unique peut-être dans l’histoire du monde. Pendant le siècle qui s’écoula de la révolution, à 1789, la politique whig, soutenue par l’aristocratie et la bourgeoisie des villes, a prévalu plus de soixante ans contre celle des propriétaires semi-bourgeois des campagnes. On peut donc dire que la liberté de l’Angleterre doit beaucoup à son aristocratie, mais non pas le genre de service qu’on attend généralement d’une aristocratie. Ce genre de service a plutôt été rendu à l’Angleterre par la gentry de province, qu’on appellera, si l’on veut, une véritable aristocratie territoriale, mais qui n’est pas sa noblesse.

Cet élément au plus haut degré conservateur doit avoir sa place dans l’ordre constitutionnel. À mon avis, il faut lui demander la résistance plutôt que la direction ; mais, résistance ou direction, il aura toujours une grande part d’influence, s’il y a deux chambres, l’une devant être constituée de manière à lui donner particulièrement