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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/560

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d’origine dans presque toute l’Europe, et elle n’est pas sortie absolue des forêts de la Germanie. Les Francs ne nous l’ont pas apportée sous la forme odieuse que lui ont donnée les jurisconsultes de Byzance. Le temps seul a peu à peu converti la royauté des premières races en ce despotisme central, dernier résultat de l’ancien régime ; mais les traditions trop souvent interrompues des états-généraux, le principe du consentement de l’impôt, quelques formes protectrices toujours invoquées, sinon toujours observées, dans l’administration de la justice, contenaient quelques élémens d’une liberté véritable, et jamais une condamnation assez sévère ne sera prononcée sur ces maîtres des pères de nos pères, rois, nobles ou magistrats, qui n’ont su ni voulu la faire sortir à temps des germes qui la contenaient. C’est eux qui ont réduit leur pays à la révolution, et, suivant la justice commune de l’histoire, les enfans ont porté la peine que leurs pères avaient méritée.

Grâce à eux, il a fallu procéder par voie d’abolition et niveler pour construire, situation toute nouvelle, et dont l’analogue se trouverait difficilement dans l’histoire. L’Amérique, à qui l’on nous compare, différait de nous. Comme race anglaise, elle avait ses traditions et ses habitudes ; comme société américaine, elle était neuve. La France n’avait ni les mêmes souvenirs ni la même nouveauté ; mais si elle ne pouvait opérer sûrement, elle pouvait opérer vite. Point de terrain mieux disposé pour construire rapidement que le sol de la France. Aussi est-ce le terrain des constructions improvisées, et nous savons mieux bâtir que planter. En aucun pays, dans aucun temps, la pensée et la volonté n’ont été plus maîtresses que dans la France nouvelle. À aucun peuple comme à aucun pouvoir, il n’a été plus juste de dire, quand il se plaint : « Tu l’as voulu. »

La position géographique de la France a été alléguée contre sa liberté. Ce ne serait une raison valable que si la liberté était incompatible avec l’existence des grandes armées permanentes, car on ne voit pas qu’aucune autre conséquence politique grave résulte avec évidence de ce qu’un pays n’est pas une île. Il est douteux, je le veux bien, que la révolution de 1688 se fût aussi facilement consommée, si les Stuarts avaient eu sous le drapeau plus de sept ou huit mille hommes ; mais l’Angleterre a depuis lors multiplié ce chiffre par vingt ou trente peut-être, et ses institutions sont debout. Et puis à quoi bon citer l’expérience étrangère ? L’armée française a-t-elle jamais été par elle-même un danger, une difficulté d’un moment pour le gouvernement libre ? Qui a pu l’approcher sans l’admirer, cette armée, monarchique par l’obéissance, républicaine par la simplicité de ses mœurs, et qui s’était formée à l’ombre des institutions populaires ? Un respect unanime pour la loi avait