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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/514

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méritent le plus de fixer l’attention, quel que soit l’intérêt qui s’attache à leurs travaux durant ces dernières années. Il y a cinq ans, trois frères, Hermann, Adolphe et Robert Schlagintweit, se proposèrent de parcourir et d’étudier d’une extrémité à l’autre, au triple point de vue de la physique, de la géographie et de l’ethnologie, cette presqu’île de l’Inde, qui, par les traditions qui s’y rattachent, les faits qu’elle a vus s’accomplir, l’étrangeté de ses habitans, excite tant d’intérêt et occupe une si grande place dans l’histoire. Les trois frères ont tenu leur promesse, sillonnent l’Inde dans tous les sens de 1854 à 1857. Grâce aux Mittheilungen, nous pouvons suivre les grandes lignes de leur itinéraire, en attendant que la relation de leurs voyages nous fasse connaître d’une façon plus complète les résultats de leurs travaux. L’aîné, parti de Bombay, a exploré le Dekkan, l’Inde méridionale, puis il s’est dirigé vers Madras et de là sur Calcutta. L’année suivante, en 1855, il s’est engagé dans l’Himalaya, a visité les frontières du Nepaul, du Boutan, et les deltas du Gange et du Brahmapoutre. En 1856, il a exploré l’Oude, les lacs salés du Thibet, rejoint son frère Robert à Ladak, et pénétré jusqu’au fond du Kachemyr. Enfin en 1857 il a regagné Calcutta par le Pendjab et le Nepaul. Cependant Adolphe explorait quelques parties du Dekkan; puis, remontant vers le nord, il franchissait les passages de l’Himalaya, qui mènent dans le Thibet, explorait la vallée du Sutledje et les sources de l’Indus; de là il descendait vers le Godavery, puis jusqu’au cap Comorin. Enfin il remontait dans le Bengale et visitait aussi une partie du Pendjab. De son côté, Robert Schlagintweit, après être parti comme ses frères du Dekkan, participait à plusieurs de leurs excursions dans le Thibet, l’Himalaya, le Kachemyr, puis de Bombay il gagnait Ceylan. Ce n’est pas sans bien des peines et des fatigues que se sont accomplis tant de voyages à l’époque où l’Inde commençait à s’agiter et à remuer sous la domination anglaise.

Le bruit s’était répandu vers la fin de l’année dernière qu’un des trois courageux explorateurs avait péri dans la Haute-Asie, au moment où il achevait d’accomplir sa tâche, et où, voulant joindre à tant de travaux les résultats d’une dernière exploration, il venait de pénétrer par les ramifications occidentales de l’Himalaya dans le Turkestan. Cette nouvelle, longtemps incertaine et plusieurs fois contredite, ne s’est que trop malheureusement vérifiée. Une communication toute récente, datée du 2 mai 1859 et envoyée de Berlin par les frères Hermann et Robert Schlagintweit [1], ne permet plus aucun doute à cet égard : Adolphe Schlagintweit a été assassiné, et ce qui ajoute, s’il est possible, à ce deuil de la science, c’est que les démarches faites par ses frères pour recouvrer ses papiers, ses collections, les fruits de ses derniers travaux, sont jusqu’ici sans aucun bon résultat. Les circonstances de la mort du voyageur ne sont pas encore bien connues, et il y en a plusieurs versions différentes. Selon celle qui semble la plus probable, reconnu pour un Européen malgré le déguisement qu’il portait avec soin, il serait tombé sous le couteau d’un fanatique. On dit aussi que la protection même que lui accordait la compagnie anglaise des Indes n’aurait pas été

  1. Officielle Berichte üher die letzten Reisen und den Tod von Adolph Schlagintweit in Turkestan, von Hermann und Robert Schlagintweit.