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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/509

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c’est en ce moment celui que la France semble disposée à savourer avec délices. Gardons-nous pourtant d’accepter ainsi la guerre et la paix avec une insouciance épicurienne. Outre tant d’existences précieuses sacrifiées, la guerre laisse des charges et des responsabilités qui se prolongent au loin dans l’avenir, et que les nations rencontrent presque toujours à l’improviste bien longtemps après que s’est calmée cette émotion entraînante que les combats inspirent. Même après la guerre la plus heureuse et la plus courte, il reste à régler des comptes moraux et matériels d’une grande importance. La France ne doit pas oublier qu’en se mêlant activement aux affaires de l’Italie, elle n’a pas seulement rendu à cet intéressant pays un service passager, mais qu’elle a contracté encore envers lui une responsabilité nouvelle. C’est nous qui aurons à répondre en grande partie du succès de l’expérience qui va commencer en Italie, et nous ne pouvons perdre un seul instant de vue les phases successives de cette expérience. C’est au succès du régime qui va s’inaugurer dans la péninsule bien plus qu’à nos victoires que se mesureront la moralité et la légitimité de la guerre qui vient de finir. En outre, après la guerre, le premier devoir d’un peuple est de veiller à Taraélioration de son gouvernement intérieur. Nous possédons une constitution qui nous a été présentée comme perfectible et comme devant être perfectionnée. On ne contestera point que ce ne soit du côté de la liberté que doivent se porter les premières améliorations, et après les grandes actions que la Fr-ance vient d’accomplir, qui voudrait méconnaître les titres nouveaux qu’elle a acquis à l’avancement de ses libertés ? Nous n’insistons pas, car sur ce point comme pour la paix nous serions heureux de voir redoubler par la surprise le sérieux plaisir que nous causeraient certaines réformes libérales qu’il est superflu d’indiquer ; mais de pareilles réformes ne régulariseraient pas seulement la vie intérieure de la France, elles achèveraient cette grande œuvre de pacification qui vient d’être ébauchée à Villafranca. Il faut le dire en effet, la plus sérieuse garantie que la France, si redoutable par sa force et son entrain militaires, puisse donner au monde, c’est de consacrer son activité au développement de ses institutions intérieures, de s’occuper et de se contenir à la fois dans les nobles et fécondes controverses de la liberté. Que nous ayons fait à l’Europe une certaine peur, ennoblie sans doute par un mélancre d’instinctive admiration, en donnant un témoignage si facile de notre puissance dans la campagne de cette année, ce qui se passe partout autour de nous le prouve assez. Ce sera l’un des premiers avantages de la paix de calmer ces appréhensions ombrageuses qui obligeaient l’Europe à nous regarder au repos sur ses armes. Nous la rassurerions tout à fait si la paix ne commençait pas simplement pour nous une nouvelle période d’oisiveté politique, si nous nous appliquions avec ardeur à la discussion et à la conduite de nos affaires intérieures. Les peuples réparent ordinairement les malheurs de la guerre en faisant un retour sur eux-mêmes et en s’efforçant de réformer les parties défectueuses de leurs institutions sociales ou politiques. Tel est l’exemple que nous a donné la Russie : qui oserait dire qu’elle n’a pas regagné ce que la guerre d’Orient lui a fait perdre, en exécutant son réseau de chemins de fer, en travaillant à l’abolition du servage, en cultivant en Europe des relations qu’elle avait jusque-là