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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/497

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fus saisi de pitié en rencontrant ce regard dont j’essaie d’interpréter le langage, et je fis un pas en avant pour aller serrer la main du malheureux. Je ne sais quel vilain sentiment de mépris me retint et me fit détourner la tête; j’ai toujours regretté depuis cette minute de dureté.

« Quelque temps après, on m’apprit qu’Adolphe C. était entré au monastère de la Trappe. Cette nouvelle inattendue me plongea dans la stupéfaction la plus profonde. Mon esprit avait bâti pour lui une tout autre destinée. Je m’étais plu à imaginer pour ce divertissant bouffon une décadence croissante; je le voyais descendant vers l’ignominie avec cette force de gravitation irrésistible qui entraîne vers la misère l’homme opulent atteint dans sa fortune, et vers le crime l’homme une fois atteint dans son honneur. — Il descendra, pensais-je, tous les degrés du parasitisme; après avoir flatté les vices et les travers des brillans jeunes gens parmi lesquels les faveurs du hasard lui avaient permis de vivre, il flattera les vices de drôles interlopes et de débauchés de bas étage, jusqu’à ce qu’enfin il tombe sur la boue infecte des chemins pour ne se relever jamais. Certes, si le calcul des probabilités n’est point menteur, mon hypothèse approchait aussi près que possible de la vérité, et voilà qu’une résolution soudaine, inespérée, venait la reléguer dans la région des mensonges! Un coup de la grâce avait touché ce malheureux, qui n’avait certainement jamais eu souci des choses éternelles, et qui n’avait peut-être jamais prononcé le nom de Dieu, excepté pour blasphémer ou pour relever ses lazzis impurs par le sel de l’impiété cynique. Cette conversion était-elle sincère? J’en doutai un instant; puis, quand je me rappelai le long et triste regard qu’il m’avait jeté quelques mois auparavant, toute incertitude s’évanouit de mon esprit. Je remontai sans effort tout le cours des pensées qui l’avaient agité, et je vis clair dans son âme. Ah ! quel spectacle attristant et absurde! D’abord l’abattement s’était emparé de lui, puis le désespoir, lorsqu’il s’était aperçu qu’il n’était plus grotesque, et qu’il avait perdu la puissance d’amuser. D’autres se lamentent lorsque le ridicule les atteint; lui s’était désespéré parce que le ridicule l’avait fui. Alors ces yeux cyniques qui n’avaient jamais eu une larme de pitié et de sympathie humaine étaient devenus humides, puis il les avait relevés vers le ciel, et il avait prié.

« Il pleura et il pria. — Larmes ridicules, direz-vous peut-être, aussi ridicules que la cause qui les fit couler, prières grotesques et qui durent certainement scandaliser les anges assis autour du troue de Dieu! — Ne soyez pas aussi sévères, honnêtes pharisiens. Les larmes de ce malheureux étaient ridicules, mais j’en ai tant vu couler d’indignes! J’en ai tant vu couler où le repentir n’entrait jour rien! Il pleura comme vous avez pleuré, enfant, le jour où vous avez