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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/391

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bargo devra être regardée comme un plus grand mal que la guerre.» Et en effet cette mesure n’était pas seulement pour le pays une cause de ruine : ses conséquences politiques menaçaient de devenir aussi désastreuses que ses conséquences économiques. Dans les états commerçans et maritimes du nord, la loi, d’abord frauduleusement éludée, fut bientôt ouvertement bravée. En vain Jefferson s’irritait et s’indignait, en vain il parlait d’un ton superbe de briser violemment toutes les résistances : le droit et la force lui faisaient à chaque instant défaut. Ni la législation pénale ni les moyens matériels de répression ne répondaient en Amérique aux besoins d’une politique oppressive et tracassière. Pour soumettre effectivement la population maritime des États-Unis au régime tyrannique de l’embargo, il aurait fallu dépenser autant d’argent, répandre autant de sang que pour la défendre efficacement contre les agressions de la Grande-Bretagne. L’une et l’autre entreprise étaient également impossibles à un gouvernement qui n’avait pour toute armée régulière qu’un petit corps de six mille hommes et pour toute marine qu’une flottille montée par quatorze cents matelots. Dans l’état où se trouvaient les forces militaires du pays, l’idée de faire la guerre et celle de maintenir l’embargo étaient également chimériques. Se croyant obligé de choisir entre ces deux folies, le congrès se prononça pour la seconde (17 décembre 1808).

Jefferson se renferma prudemment dans le silence. La situation était fort critique, la fin de sa présidence approchait. « Sa loyauté lui fit un devoir de laisser le choix des décisions à ceux qui auraient à les exécuter, et de rester lui-même simple spectateur. » Quelle que pût être cependant son opinion sur la politique à suivre, ses amis se souvenaient de lui avoir entendu répéter à plusieurs reprises que si le congrès voulait décidément le maintien de l’embargo, il devait « légaliser tous les moyens qui pourraient être nécessaires pour arriver à ses fins. » De nouvelles règles, antipathiques aux mœurs américaines, furent donc établies pour la recherche, la constatation et la répression des délits relatifs à l’embargo; des croiseurs en plus grand nombre furent mis à la disposition du président (9 janvier 1809).

A la nouvelle de l’adoption de ces diverses mesures, les esprits entrèrent aussitôt en fermentation dans le nord de l’Amérique. A Boston, les navires qui se trouvaient dans le port mirent leur pavillon à mi-mât en signe de deuil; les journaux fédéralistes parurent entourés d’une bordure noire et avec cette devise : « La liberté est morte! » L’assemblée municipale se réunit, et déclara que les décisions du congrès étaient « arbitraires et inconstitutionnelles. » Dans plusieurs localités, les fonctionnaires chargés d’exécuter ces me-