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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/343

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définition au premier abord singulière que donne Montesquieu de la liberté en disant qu’elle est une tranquillité d’esprit. Quoi de plus tranquillisant en effet que de pouvoir se dire : « Tout est réglé de sorte autour de moi qu’il y a des lois qui protègent ma liberté, et ces lois sont telles que non-seulement tout citoyen, mais le gouvernement lui-même peut être forcé de les respecter et réprimé s’il les enfreint! »

On conçoit que ce n’est pas là un problème d’une solution facile. Soumettre le citoyen à l’état en protégeant le citoyen contre l’état, mettre dans les lois une garantie des lois mêmes, contenir le pouvoir par le pouvoir, c’est une œuvre qui a quelques apparences d’un cercle vicieux, et il n’est pas de constitution qui spéculativement résistât au contrôle de la logique absolue. En même temps, du seul exposé du problème du gouvernement il résulte qu’aucun gouvernement simple ne le résout, et que le gouvernement est une machine qui ne peut se passer de contre-poids. La liberté politique est donc difficile. Les plus grands esprits se sont mesurés contre cette difficulté, et l’antiquité, non contente de l’aborder dans les faits, l’a étudiée par la science. Il ne m’en coûtera pas d’avouer que la perfection du gouvernement n’a pas été trouvée : nous sommes sur la terre, où plus de bien que de mal s’appelle le bien; mais enfin il y a eu des pays libres. La liberté politique a été dans le monde, et l’on ne peut dire que le monde ne l’a pas connue; il croit même qu’elle y est encore. J’aimerais à entendre dire qu’elle n’a jamais existé; peut-être ce paradoxe ne nous sera-t-il pas épargné.

Aussi la liberté consiste-t-elle dans la liberté civile assurée par la liberté politique, dans le droit garant du droit. Là où elle existe sous cette double forme, on dit non-seulement que le citoyen est libre, mais qu’il vit dans un état libre. Il a pu arriver que le citoyen jouît de quelque liberté dans un état qui ne fût pas libre. La toute-puissante coutume, quelques sages lois, une bonne administration de la justice, un pouvoir honnête, ont quelquefois réalisé ce bien, quoique presque toujours alors incomplet et précaire. Telle fut l’ambition de quelques princes clair-semés dans l’histoire, et ceux qui l’ont ressentie et un peu satisfaite sont au rang le plus élevé dans le respect de l’humanité. Qu’appelle-t-on bons rois? Ceux qui ont donné quelque liberté à leurs sujets. D’autres fois, plus souvent, ce me semble, l’état a pu être libre, sans qu’une liberté suffisante fût reconnue à l’individu. Les républiques anciennes, plusieurs républiques du moyen âge ont présenté ce phénomène. Il est arrivé que la constitution vendît bien cher aux hommes le droit de se gouverner eux-mêmes. Cependant même alors ils y ont pu per-