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Page:Revue des Deux Mondes - 1859 - tome 22.djvu/342

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L’abus possible de la liberté de l’individu contre celle des autres est une des premières causes de cette organisation de la société qu’on appelle l’état. L’abus possible du pouvoir de l’état est une des causes principales de cette organisation, qui, en garantissant le pouvoir contre lui-même, garantit les citoyens contre le pouvoir. S’il était probable qu’on dût avoir dès l’origine de bonnes lois, que ces bonnes lois fussent observées par tous et durables, qu’observées et durables elles demeurassent toujours bonnes et ne réclamassent jamais ni addition ni réforme, le problème de l’organisation de l’état serait bien simple; mais précisément au premier rang des principaux objets de cette organisation sont ces trois choses : donner de bonnes lois, les maintenir, les améliorer. Il est arrivé quelquefois que les lois soient venues tout d’un coup et comme tombées du ciel. Elles se sont rencontrées comme une tradition dans la croyance commune, ou elles ont été dictées par un législateur qui n’a paru qu’une fois et dont toute la mission s’est bornée là. Dans de telles circonstances, et supposé que les lois assurent suffisamment la liberté civile, on a pu croire, et en croyant ainsi on ne s’est pas toujours trompé, qu’un pouvoir quelconque consentirait à s’en montrer le fidèle dépositaire, et mettrait son devoir à les faire respecter comme à les respecter lui-même. On a pensé en conséquence qu’il était inutile de s’évertuer à compliquer le mécanisme du gouvernement pour défendre l’individu ou la société de ses atteintes. Ainsi il a été remarqué que Moïse, qui donna aux Hébreux une législation religieuse, civile et criminelle, si étendue et si détaillée, s’abstint de leur donner des lois politiques. Il semble avoir pensé que tout pouvoir était bon pour conserver son ouvrage, et que nul ne serait si hardi que d’enfreindre une législation originaire de Dieu. On sait si l’événement a justifié sa prévoyance; les usurpations n’ont pas plus manqué dans Israël que les révolutions. Le cours ordinaire des choses nous apprend que l’état a autant besoin de lois pour lui-même que les individus, et toute société d’ailleurs a comme unité nationale des nécessités, des conditions d’existence qui veulent des lois ou des coutumes respectées à l’égal des lois; car si l’habitude est, comme on disait chez les péripatéticiens, une autre nature, elle est aussi une autre loi. De la législation politique dépendent les obligations que l’existence de l’état impose légitimement à la société et à ses membres. Si elle est conçue de manière à empêcher l’état d’exagérer ce genre d’obligations et d’étendre capricieusement ses propres droits, elle aura établi un gouvernement tempéré. Si elle est allée jusqu’à faire en sorte que la liberté civile fût, dans tout ce qu’elle a d’essentiel, respectée par l’autorité de l’état, elle aura établi la liberté politique. C’est ce qui fait comprendre cette